Quant au régime démocratique, les tribus ou districts qui l’ont adopté le possèdent avec les nuances les plus diverses. Chez les uns, tels que les Ilalen, les Iberqaqen, règne le système établi dans le nord : tribus, fractions, villages, se gouvernent par l’assemblée de tous leurs membres. Ailleurs, comme dans les qçars de Tisint, de Tatta, l’assemblée garde entre ses mains la puissance souveraine et confie le pouvoir exécutif à un chikh qu’elle élit ; quelquefois elle laisse ce titre longtemps dans la même maison, quelquefois elle le porte sans cesse de l’une à l’autre. Certaines tribus, telles que les Ida ou Blal, les Aït ou Mrîbeṭ, les Isaffen, se divisent en fractions ayant chacune à leur tête une famille où la dignité de chikh est héréditaire ; tantôt le pouvoir de ces chefs est assez grand, comme chez les Aït ou Mrîbeṭ et les Isaffen ; tantôt, comme chez les Ida ou Blal, leur seule prérogative est de conduire leurs frères dans les combats. Enfin il y a un dernier système, spécial aux Berâber, aux Aït Seddrât et aux Imeṛrân : c’est celui des chikh el ạam, « chikhs nommés pour un an » ; les tribus se gouvernent au moyen d’assemblées, mais dans chaque fraction, chaque district, le pouvoir exécutif est entre les mains d’un chikh qu’on élit chaque année.

S’il existe dans ces régions une organisation politique plus complète que dans le nord, il ne faudrait pas en conclure qu’il y règne beaucoup plus d’ordre ; l’administration intérieure de chaque village se fait assez régulièrement, mais c’est tout ; de tribu à tribu, de fraction à fraction, de district à district, de village à village, les guerres sont continuelles ; trois motifs en produisent la plupart : entre sédentaires, les contestations au sujet des eaux et des canaux ; entre nomades, le pillage injuste de vassaux que l’honneur commande de venger ; entre sédentaires et nomades, la cupidité de ceux-ci, qui les porte à attaquer les premiers pour les dépouiller. Je n’ai pas été dans une seule région au sud de l’Atlas, sans y trouver, pour une de ces trois causes, la guerre, soit intestine, soit avec des voisins.

Les divers territoires que j’ai traversés depuis les Glaoua, Assaka, Tizgi, Aït Zaïneb, appartiennent, les premiers à des districts isolés, le dernier à une petite tribu. Les uns et les autres sont indépendants de fait, mais reconnaissent la suzeraineté du sultan. Les marques de soumission qu’ils lui donnent se bornent à l’envoi annuel au Glaoui d’un présent dont la valeur varie entre 50 et 200 francs ; de plus, si l’on prend des voleurs, on les expédie à Imaounin. L’Assaka, le Tizgi, se gouvernent par leurs assemblées, anfaliz. Les Aït Zaïneb ont un chikh héréditaire, Chikh Moḥammed, qui réside à Tikirt ; il ne domine que sur une partie de sa tribu, celle qui est à l’est d’Imzouṛen ; le reste, Imzouṛen, Tizgzaouin, Tadoula, s’est depuis peu rangé volontairement sous la domination du chikh de Tazenakht, ez Zanifi : cela s’est fait sans guerre ; la bonne intelligence des deux chefs n’a pas été troublée.

Ici le tamaziṛt est non seulement la langue générale, c’est presque la langue unique : à peine si un homme sur cinq, une femme sur vingt, savent l’arabe.

Le costume est le même qu’à l’entrée des Glaoua ; mais les femmes, qui dans le nord portaient peu de bijoux, en ont une foule et, en outre, se peignent la figure. Jusqu’ici un fil de verroteries mêlées de grains de corail et de pièces d’argent suspendu au cou, un second placé dans les cheveux, étaient leurs seuls ornements. Désormais elles se couvriront d’énormes colliers d’ambre et de corail, de bracelets, de broches, de diadèmes, de pendants d’oreilles et d’autres volumineuses parures d’argent.

Dans le Grand Atlas, nous avons trouvé le lait et le miel en abondance. Ici il en a été de même ; plus loin, ces deux choses seront rares. On cesse de pouvoir se procurer du savon au sud de Tikirt ; jusqu’ici on en fabriquait dans toutes les bourgades de quelque importance : c’était une spécialité lucrative des Juifs ; au delà des Aït Zaïneb, il ne s’en fait plus, il ne s’en vend plus sur les marchés. Pour laver les vêtements, on se sert de certaines herbes ; le blanchissage ainsi obtenu est médiocre.

Je profite de mon séjour à Tikirt pour aller visiter les ruines de Tasgedlt, célèbres dans le pays et objet de mille légendes. Elles se composent d’une enceinte presque carrée, jadis garnie de tours sur tout son développement. Les murailles, épaisses, ont dû être en maçonnerie à la base, en pisé dans le haut. Il en reste peu de chose : une partie des murs s’est écroulée ; le reste, très écrêté, tombe chaque jour davantage. La partie sud est la mieux conservée ; on y voit 7 ou 8 tours ayant encore 3 à 4 mètres. A l’intérieur de l’enceinte, s’élèvent des monceaux de pierres ne présentant que des débris informes. La forteresse est construite en amphithéâtre sur une côte rocheuse, d’une pente de 1/2, dont elle couvre toute la hauteur ; dans sa portion nord, cette côte se transforme brusquement en une muraille verticale où s’ouvrent les bouches de plusieurs cavernes. Une ancienne citadelle, des cavernes, voilà plus qu’il n’en faut aux habitants pour voir ici une trace du passage des Chrétiens. D’ailleurs l’histoire n’est-elle pas là pour prouver la vérité de cette opinion, histoire écrite en des livres qu’on n’a pas pu me montrer, mais dont le contenu est dans la mémoire de chacun. Naguère, il y a bien des siècles, trois princesses, filles d’un roi chrétien, régnaient sur ces contrées : l’une, Doula bent Ouâd, résidait en cette forteresse de Tasgedlt ; une autre, Zelfa bent Ouâd, en habitait une semblable, sur les bords de l’Asif Marṛen, près de Teççaïout ; la troisième, Stouka bent Ouâd, une semblable encore à Taskoukt, sur l’Ouad Imini : en ces trois lieux se voient des ruines pareilles. Les Musulmans firent longtemps la guerre aux trois princesses chrétiennes et finirent par les chasser. Il est plus probable que les trois qaçbas sont l’œuvre d’un même sultan, celui sans doute qui construisit le pont de l’Ouad Rḍât.

Ruines de Tasgedlt. (Vue d’ensemble, prise du lit de l’Ouad Tidili.)