La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander; je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mériterait d'être aimé; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous chevalier: si vous voulez me conduite à l'autel, j'obéirai, mais non, vous vous laisserez fléchir; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux.

J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que m'écrier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prétexterai une maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons à quelques moyens.

Que vous dirai-je, enfin; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami, que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence. Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour.

Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit: Mon fils, vos chagrins sont grands et justes; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son souverain, le coeur de son ami, voilà de véritables chagrins; mais prenez courage, le moment n'est pas éloigné… Je prévois… Oui, l'avenir se déroule à mes yeux…. le ciel m'inspire…. je vous vois dans les bras de notre monarque adoré…. je vous vois près de la princesse: elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main. Mais avant, il faut détruire l'oeuvre du démon; jusqu'ici vous avez combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut attérer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps.

Il dit et se retira.

Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. A peine étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux, ils la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la forêt; arrivés là, ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse était assemblée et le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier. A son côté était la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un moment que c'était l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme; celui-ci lui cria, malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu immoler ton épouse; viens plutôt dans leurs bras. Vains discours, le chevalier armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait un changement: tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de l'épargner; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle; une autre fois c'était une bête féroce.

Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier gigantesque se présenta à eux: sa force semblait égaler sa bravoure, et les coups qu'il porta à nos héros furent horribles; tout autre qu'eux en aurait été épouvantés, mais leurs coeurs d'acier ne redoutèrent rien.

Ils s'apperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable; leurs épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en pièces et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance. O! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphêmé ton saint nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi périr; mais si j'ai toujours été selon ton coeur, si la vertu a toujours été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat.

Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon, saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain; mais, ô! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui les glaça d'épouvante; ils continuèrent à le harceler, et bientôt après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt.

Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs. Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux, aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez à notre secours.