Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais par où passer. Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix à terre et prions: ils exécutent leur projet. O! surprise, la terre s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent, et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés: mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance; toute la malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux; des fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce lieu inexpugnable; une multitude de démons en défendent l'entrée; nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts n'aboutissent à rien; ils approchent leur divine relique, les grilles disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts: ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et arrivent presque mourans au monastère.

Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'oeuvre du démon est donc détruite, et nous pourrons respirer en liberté.

Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits, et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit planter des croix de distance en distance.

Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent à ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier épousa la princesse.

LA MAISON DU LAC.

Me promenant sur le lac de Genève, je vis en passant devant un vieux château abandonné, la terreur peinte sur le visage de mon batelier, qui fit force de rames pour gagner le large. Qu'avez-vous, lui dis-je? ah! Monsieur, laissez-moi fuir au plus vite; voyez ce fantôme qui est à une croisée et qui me menace. Je vis en effet un spectre qui faisait des signes menaçans. Voilà qui est plaisant! raconte-moi donc ce qui se passe d'extraordinaire dans ce château? Monsieur, reprit le batelier, j'étais autrefois pêcheur et très intrépide, mes camarades m'avaient dit cent fois: Honoré, n'approche pas du vieux château; quoique le poisson y soit très abondant, ne te laisse point tenter, tous les revenans de l'autre monde l'habitent. Je méprisai leurs conseils et trouvant mes filets toujours garnis, je revenais tous les jours dans ce fatal endroit; j'avais vu plusieurs fois des apparitions, mais je m'en moquais et de dedans ma nacelle, je narguais les revenans.

Un soir, soir funeste! que je tirais ma seine, je vois un fantôme épouvantable marcher sur le lac, je n'en fus pas effrayé, et je saisis mon aviron pour repousser le spectre, (c'est le même que vous venez de voir) mais ô terreur! le monstre secoue son bras et il me fait voir une flamme qui éclaira tout le lac: dans le même instant il remplit ma barque de reptiles; le feu sortait de sa bouche, de ses narines, de ses yeux, et sa voix était semblable au tonnerre. Cependant d'une main vigoureuse il saisit mon bateau et le fit disparaître en un clin d'oeil: comme toute ma petite fortune sombrait, j'entendis le fantôme qui disait: Téméraire, l'enfer va te recevoir, que cet exemple apprenne aux faibles humains à ne jamais lutter contre les esprits infernaux.

Cependant je nageais de toutes mes forces sans savoir où j'allais, heureusement pour moi je rencontrai un pêcheur qui me recueillit, me fit revenir à la vie, (car j'étais tombé presque mort dans son bateau) et me conduisit chez moi. Hélas! je fus sauvé, mais ma barque, mes fillets, et mon jeune frère, tout périt.

Voilà, monsieur, ce qui m'est arrivé, aussi n'approché-je jamais de ce maudit château sans un ordre exprès des voyageurs.

Depuis ce tems je mène une triste existence, je suis domestique, tandis qu'avant je gagnais bien ma vie, et celle de ma pauvre famille.