Mon ami, je suis fâché de ton malheur; néanmoins je veux aller voir ton spectre. Le ciel vous en garde, monsieur, vous n'en reviendrez pas vivant. Viens-y avec moi?—Non? j'ai eu une trop bonne leçon.—Eh bien! débarque-moi.—Pour Dieu, ne faites pas cette folie.—Marche toujours, débarque-moi.—Soit, je vais vous attendre à quelque distance.

Me voilà au commencement de la nuit au pied du donjon. J'étais armé jusqu'aux dents, non contre les revenans; je n'y croyais point, mais dans la crainte de trouver des habitans de ce monde occupés à toute autre chose qu'à prier Dieu. J'entre, tout est tranquille dans le château, j'allume de la chandelle, je me promène partout, je vois tout en ordre, je m'installe dans une chambre, mes armes sur une table, j'attends l'ennemi de pied ferme.

Je commençais à croire que les diables ou les esprits me respecteraient, lorsque j'entendis tomber quelque chose de la cheminée, je me lève pour voir, c'était une tête de mort, un moment après une jambe suivit, ensuite des bras et enfin le reste du cadavre. Oh! oh! me dis-je, il ne fait pas bon ici; ces esprits font autre chose que peur. Je songeais à me retirer, lorsqu'un bruit de chaînes se fit entendre, j'écoute, et bientôt je vois mon spectre, qui m'adresse ces paroles: Incrédule, ne te suffisait-il pas du terrible châtiment de ton batelier; devais-tu venir dans cette maison?… Téméraire, tremble, tout l'enfer est déchaîné contre toi. Je ne perds point la tête, je fais feu sur le fantôme; il se rit de ma colère, et ayant fait un signe, une multitude de démons accoururent dans l'appartement. Ils faisaient un vacarme horrible. Je fuis de cette maudite chambre, je gagne un escalier, je monte, je me précipite dans une autre, j'y trouve un spectre enveloppé d'un linceul tout dégoûtant de sang; je fuis de nouveau, des milliers de squelettes me retiennent avec leurs mains décharnées; je cours dessus le sabre à la main, mes coups sont de nul effet, un spectre monstrueux veut se jeter sur moi, je l'évite, je me sauve; mais je ne sais bientôt plus où aller, une fumée épaisse et infecte remplit toute la maison: sans cesse harcelé par une armée de fantômes, je me précipite dans une pièce voisine; mais à peine ai-je mis le pied dedans, que le plafond s'abîme et je tombe je ne sais où.

Cependant j'étais sans connaissance et je ne me reconnus que lorsqu'il fit grand jour, alors je me trouvai sur les bords du lac. Mes vêtemens étaient en lambeaux, et j'étais si faible que je ne pouvais me tenir debout. Mon pauvre batelier vint me prendre et il me dit: Que de dessus le lac il avait vu des choses qui l'avaient glacé d'effroi, et qu'il croyait bien fermement que je n'étais plus de ce monde.

Nous reprîmes tristement le chemin de Genève, là, je donnai à mon conducteur une somme assez forte pour le mettre à même de reprendre son premier état.

Quant à moi, je fus plusieurs fois me promener sur le lac, mais je ne fus plus tenté de visiter l'infernal château.

LE REVENANT ET SON FILS.

M. Cayol, riche propriétaire à Marseille régla un compte avec un de ses paysans; celui-ci, lui compta une somme de douze cent francs: le maître se trouvant fort occupé dans ce moment lui dit: tu reviendras demain, je te donnerai ta quittance; sur cela le cultivateur s'en va: tranquille sur la probité de son bourgeois, il ne se presse pas d'aller demander son récépissé; plusieurs jours se passent: durant cet intervalle, M. Cayol meurt d'apoplexie.

Son fils unique prend possession de son héritage. En visitant les papiers de son père, il voit que son paysan, Pierre, lui doit douze cent francs, il les lui demande; celui-ci répond qu'il les a payés. M. Cayol demande le reçu, le malheureux Pierre ne l'a point, il raconte le fait; le propriétaire n'y ajoute point foi, donne congé au paysan, le poursuit, et obtient condamnation. Il allait faire saisir ses meubles, lorsqu'une nuit bien éveillé (à ce qu'il m'a dit lui-même), son père lui apparaît et lui tint ce discours: «Malheureux! que vas-tu faire, Pierre m'a payé, lève-toi, regarde derrière le miroir qui est sur la cheminée de ma chambre, et tu y trouveras mon reçu.

Le fils se lève tout tremblant, obéit, et trouve la quittance de son père.