CORLAIX. Paré, Commandant!
MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!… Non! tiens bon partout! C'est tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup … Vous devriez d'abord le préparer un peu … s'il a encore la fièvre …
CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, elle est tout de même la très bien venue.
MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?… parce que si on ne le posait pas …
CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème.
MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'Alma croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte, rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot attaque l'Alma. C'est donc probablement un rafiot ennemi.
CORLAIX. Très probablement.
MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f … je m'en fiche!… Il attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'Alma et il arrive droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien de noeuds?
CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime …
MORBRAZ. Total quarante-cinq … quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De mon temps … Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque, toi, qu'est-ce que tu fais?