Il accentua railleusement les mots:—things of war, humbug,—et riant, reprit le bras de miss Routh. Fierce eut une distraction: un vieux geste mal oublié lui revint sans qu'il y prît garde: son bras droit, au lieu de s'offrir, encercla la taille de miss Ivory, tandis que sa main gauche lui serrait les doigts. Elle s'abandonna, et il n'osa plus lâcher la taille complaisante. Un remords le troublait, pourtant.

Alors l'Américaine, surprise et piquée de la retenue de son cavalier, déploya son artifice de flirteuse. Elle l'engagea dans des phrases galantes qui tournèrent aux déclarations; elle l'énerva de propos scabreux; elle feignit de se refuser pour mieux s'offrir; elle l'excita, l'affola, lui mit le sang en feu et la tête à l'envers. L'autre couple, en même temps, ne contenait plus ses envies libertines; et la face rouge de l'Anglais pâlissait par intervalles. Les deux filles, endurcies au jeu et froides comme des chattes, se guettaient avec des rires, et s'enhardissaient l'une l'autre.

Une table était proche; ils soupèrent. Quelques lampes éteintes faisaient du clair-obscur. Tout de suite, les verres furent échangés, les genoux se pressèrent. Miss Routh, se penchant soudain, offrit à son cavalier la moitié du letchi qu'elle serrait dans ses lèvres. Le baiser dura, avec un bruit de dents heurtées.

—«Une fiancée!» s'indigna miss Ivory, railleuse; son bras tendu vers un pickle, frôlait lentement la bouche de Fierce.

Fierce ne baisa pas le bras.—Fiancé.—Le mot le perçait au cœur. Une honte atroce éclatait dans sa conscience. Ainsi donc, si vite, le passé sale le ressaisissait? Il était vraiment, vraiment, le malade incurable, le chien qui retourne à sa fange? Le membre gangrené, qu'on coupe?

Sur sa cuisse, une cuisse pesa; une chair demi-nue touchait sa chair intime, le chevauchait, le possédait.

Mais des larmes de dégoût montaient à ses yeux, et cette nuit-là il ne trahit pas plus avant.


XXIV

M. Georges Torral à M. Jacques de Fierce,