«Mon petit, tu as quitté Saïgon l'esprit malade,—autant que j'en puis juger, moi qui n'ai plus l'honneur de tes confidences. Or, je prétends quand même être ton ami, et je viens te soigner. Voici mon remède: une pilule de vérité vraie; avale et n'aie pas peur, ce n'est pas amer: il s'agit de Mévil, tu n'es pas en cause. Mais hodie mihi, cras tibi, hein? Mévil est en train de gâcher piteusement sa vie, qui était belle et intelligente,—comme est la mienne;—qui était une vie de Civilisé. Ce garçon lâche la raison pour l'instinct. Écoute son histoire, et fais-en ton profit, si tu peux.

«Mévil était un homme sensé, qui aimait les femmes,—toutes les femmes, sans préférence inepte pour celle-ci ou pour celle-là. Son désir, logique et précis, ne cherchait en elles que ce pour quoi elles sont faites: le coït.—C'était, sans conteste, un goût raisonnable. Mévil, en s'y attachant, fut très heureux durant pas mal d'années. Or, l'autre mois, il eut envie d'une femme,—après beaucoup d'autres,—et cette femme, par exception, le repoussa. Tu sais qui: ta chaste amie, la conjointe de cette brute de fermier d'impôts qui révolutionne le pays.—Peu importe, d'ailleurs.—Mévil, qui tient à ses idées, s'entêta. C'était exagéré mais tout le monde, peu ou prou, exagère: moi, je m'entête parfois à chercher d'inutiles solutions de géométrie pure. Il n'y a pas grand mal à tout cela. Le mal a commencé quand Mévil, pour cette maîtresse qu'il ne pouvait avoir, a jeté à la rue les maîtresses qu'il avait.—C'était un bon début de folie: les femmes n'ont pas plusieurs spasmes à notre service: qu'importe donc le marchand si la marchandise est identique? Une préférence fondée nécessairement sur un détail ou un accessoire ne doit pas nous encombrer, dès qu'il s'agit de l'essentiel,—l'accouplement.—Mévil déraillait du bon sens. Il dérailla bientôt davantage.

«Il se toqua d'une seconde femme,—la petite Abel; et cette fois, ce fut la folie complète. Si absurde qu'il fût à propos de la Malais, son amour pour elle avait encore une fin raisonnable: le désir; il la voulait dans son lit. C'était du rut enguirlandé, mais enfin, c'était du rut. Pour la petite Abel, il donna dans le platonisme. Il l'aima sans savoir pourquoi, et d'un amour sans but qui confine à l'aliénation mentale. Car enfin, je suis le plus tolérant des hommes, et j'admets l'amour platonique, qui est une façon d'amitié: l'amitié intime de deux êtres qui pourraient coucher ensemble, et qui préfèrent philosopher à l'unisson.—Mais l'amour de Mévil pour Marthe Abel? Ah! non, laisse-moi rire: ils se sont vas au bal, au tennis; il l'a entendu crier play et ready, et il a constaté qu'elle ne valsait pas en mesure; asseoir là-dessus de l'amitié, de l'intimité, un échange quelconque de sensations cérébrales, c'est l'imagination d'un bonhomme qui a dans sa poche un billet direct pour Charenton.

«Et Mévil en est là.

«Je le vois chaque jour, et je l'étudié avec infiniment de curiosité: c'est un beau cas pathologique. Les deux passions le rongent comme deux chiens un même os. Le matin, l'influence de sa nuit imbécilement chaste opère: il pense surtout à la femme Malais, et combine contre elle des plans assez naïfs: son habileté de jadis s'est évaporée avec son bon sens; il ne sait plus imaginer que des séquestrations ou des viols; et, sans plaisanterie, je crois que la cour d'assises le guette.—Le soir, autre guitare: soleil couchant, ciel rouge entre les arbres noirs, brise languide chargée de parfums lourds,—Mévil devient poétique, met une cravate feuille morte et fait l'Inspection dans son pousse argenté, pour saluer Marthe Abel avec des yeux pensifs. La nuit tombée, il rentre, dîne mal et couche seul. Ce régime ne l'engraisse pas. Rien de pire, pour un alcoolique, que d'être brusquement sevré d'alcool; et Mévil est une manière d'alcoolique, qui a choisi les femmes en guise d'eau-de-vie.

«Mon petit, voilà l'histoire d'un homme autrefois heureux, parce que sage, aujourd'hui malheureux, très malheureux, parce que fou. La vie ne lui a pas suffi, il a voulu tâter de la chimère,—malfaisante drogue, qui empoisonne les gens. Mévil est empoisonné, et j'ignore s'il en reviendra, quoique je lui prodigue mes antidotes. Toi ... mets ça dans ta cervelle, et des réflexions par-dessus.»


XXV

La lettre de Torral ne parvint pas à Fierce, non plus qu'un volumineux courrier de Mlle Sylva, parti par le même premier paquebot. Le Bayard, avançant soudain son départ de plusieurs jours, avait appareillé d'Hong-Kong sans nouvelles de Saïgon. Ces surprises sont choses habituelles à la mer, et les marins n'y prennent pas garde. Quand même, Fierce regretta l'absence de lettres; c'était dur de s'en aller ainsi, pour on ne savait où,—destination secrète,—sans même emporter le viatique de quelques phrases douces, d'une pensée tendre, d'un chiffon de papier touché par la fiancée. Cette lettre désirée comme un remède urgent, il partait sans qu'elle fût venue le guérir. Il partait fiévreux et troublé, la chair en révolte, l'esprit chancelant. Tout son scepticisme, tout son nihilisme d'antan l'assiégeait depuis la fête anglaise. Malgré ses fiançailles, malgré l'amour pur et profond qui lui brûlait le cœur, il avait suffi d'une rencontre libertine et d'une minute entremetteuse pour qu'il fût à deux doigts d'une trahison,—pour que sa volonté écroulée glissât d'un coup vers la débauche.—Il doutait amèrement de lui, maintenant. N'était-il pas irrémédiablement pourri par sa vie antérieure? Cette civilisation suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans code, n'était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène de l'âme, qui ne lâchait plus les proies qu'elle avait mordues? Toute sa vie,—vingt-six ans,—Fierce avait courtisé la raison pure; il l'estimait aujourd'hui vaine et néfaste; mais pourrait-il la chasser de son cerveau? Suffisait-il, pour cette guérison, d'être amoureux d'une vierge candide et croyante? L'amour de Sélysette Sylva était en lui comme un rayon de soleil; mais il songeait aux tuberculeux qui prolongent parfois, dans un climat sec et chaud, leur vie condamnée: un vent froid, quelques pluies, et la mort se précipite; il ne faut pas que le malade échappe une minute à son soleil sauveur.

Le Bayard quittait Hong-Kong sans bruit, furtivement, comme on s'évade. Départ imprévu, mystérieux, brusquement décidé là-bas, à Paris, dans un cabinet de ministre où s'agitaient peut-être des questions redoutables de paix ou de guerre. Une inquiétude flottait sur la rade, parmi les navires aux pavillons divers qui regardaient partir l'amiral français. A poupe du King-Edward, le Bayard passa; les deux navires, fraternels la veille, unis dans toutes les fêtes et dans toutes les orgies se saluèrent avec raideur, les canons lançant leurs notes brèves, les matelots blancs, les soldats rouges froidement alignés face à face; aux baïonnettes, le soleil levant mettait du sang.