Le Bayard s'éloigna sur la mer. Hong-Kong descendit sous l'horizon. On faisait route à l'ouest. La côte chinoise bleuissait à tribord. Au crépuscule, Leï-Tchao émergea du couchant; le mont Jacquelin se profila, mi-parti jaune et noir: sables en bas, broussailles en haut. Le Bayard, à l'aube suivante, entra dans la rivière Mat-Se, remonta l'estuaire de Kouang-Cho-Van, entre deux rives vertes gardées de brisants, semées de villages tapis sous des arbres. La ville française étalait ses casernes, ses docks et ses écoles,—vides. Dans le port, un croiseur était à l'ancre. Le Bayard stoppa, fit un signal; l'autre navire appareilla, et tous deux, en ligne de file, redescendirent le fleuve.
Fierce comptait les jours. Encore trois avant Saïgon,—si l'on faisait route directe. Mais non: on passa le détroit d'Haï-Nan; la division d'Orvilliers allait se concentrer au Tonkin, en baie d'Halong. Fierce désespéra. Le charme était rompu, qui, près de Sélysette, l'avait régénéré, refait jeune, chaste, candide,—heureux; seul, et loin d'elle, il se retrouvait vieux, débauché, sceptique,—civilisé. Vainement il regardait avec ferveur le cher portrait volé, qui tant de fois lui avait servi de talisman protecteur.—Le charme était rompu.—Le portrait de Sélysette n'était plus qu'une image impuissante; il fallait la présence même, la voix, la main, l'âme;—vite, avant la rechute inguérissable.
Le Bayard pénétra dans les brumes tonkinoises. La mer soudain rétrécie fut glauque et plate comme un étang; et d'étranges rochers, hauts comme des tours gothiques, se hérissèrent dans le brouillard. On avançait parmi des formes fantastiques de nuages et d'îles mélangés. C'était un archipel de cauchemar, une légion pétrifiée de géants qui, peu à peu, surgissait alentour et cernait les navires. Du ciel gris tombait une pluie une et persistante, un crachin qu'on sentait éternel.
La baie d'Halong gisait là, noyée de brume. Un long fantôme flottait sur l'eau, mal entrevu parmi la pluie opaque: le croiseur qu'on venait chercher. On s'arrêta deux jours. Des chalands de charbon vinrent du port, invisible quoique proche; et l'on emplit les soutes. Puis, la division reprit le chemin du large. Sur les rochers gris, le ciel gris pleurait toujours dans la brume grise.
Hors d'Halong, la mer clapota, la mousson fouetta d'écume les coques lavées. Le soleil éclaira la côte d'Annam, abrupte et dorée. La division gagnait vers Saïgon, mais à petits pas; on se traînait le long du littoral, on frôlait chaque promontoire, on entrait dans toutes les baies. Il semblait qu'on eût souci de montrer partout les navires, les canons,—et le pavillon tricolore. On mouilla plusieurs fois, à Thuan-an, à Tourane, à Qui-nhone, à Nia-trang; et ce furent des heures perdues. Mais enfin, la dixième nuit, le feu de Padarang fut doublé, puis le feu de Saint-Jacques; et Saïgon s'éveillant revit sur sa rivière les mâtures et les coques de ses croiseurs reflétées dans le courant. L'absence avait duré trente-et-un jours.
Fierce, impatient, regardait la ville. Mais, d'abord, il lui fallut dépouiller et déchiffrer le courrier accumulé. Aux dépêches courantes de tout le mois,—qu'on n'avait pas fait suivre,—s'ajoutaient les ordres militaires et diplomatiques arrivés la veille et l'avant-veille. L'état-major passa quatre heures à la besogne. Chaque aide de camp, isolé dans sa chambre, attaquait séparément sa part de textes, et les traductions dépouillées arrivaient une à une sur la table de l'amiral, où tout se coordonnait et prenait sens. Fierce déchiffra son lot sans s'informer de l'ensemble; peu lui importait que le vent fût à la paix ou la guerre; il songeait à la rue des Moïs.
Il y courut dès le premier canot major, et le soleil de trois heures ne l'effraya pas. Il alla à pied plutôt que d'attendre une voiture, et le cœur lui battit chaudement en revoyant la villa et la chère véranda des fiançailles. Une secousse de bonheur tressaillit dans ses moelles: puisqu'il l'aimait toujours rien n'était perdu, rien n'était compromis; ces trente jours troubles et névrosés allaient s'effacer comme un mauvais rêve, au premier sourire de la fiancée. Il sonna à la grille. Un boy ouvrit, paresseux, et, le reconnaissant, s'en fut chercher une lettre; Fierce, étonné, anxieux, déchira l'enveloppe,—et resta stupide, la lettre aux doigts: Sélysette n'était pas à Saïgon; sa mère avait dû quitter la ville pour le sanatorium du Cap Saint-Jacques.
Fierce fut déçu profondément, mais rassuré: il avait eu peur, en ouvrant ce pli de mauvais augure.—Après tout, le Cap n'est pas loin de Saïgon; les bateaux du service fluvial y vont tous les jours en deux petites heures.—Fierce relut la lettre, deux jolies pages griffonnées en hâte, à l'instant du départ: Mme Sylva avait beaucoup souffert des chaleurs trop humides de cette fin d'avril, et Sélysette, toujours prudente et maternelle, avait exigé quelques semaines de montagne. Le gouverneur était justement au Tonkin, et sa villa du Cap inoccupée; on s'y installerait sommairement, et Fierce y aurait sa chambre; on l'attendait dès qu'Hong-Kong aurait enfin lâché le pauvre Bayard.
—«Demain, pensa-t-il, je demanderai une permission, et je dînerai au Cap.»
Réconforté par cette certitude, il songea que le soleil était haut, et son casque mince. Il héla un malabar,—les malabars sont les fiacres pouilleux de Saïgon,—s'y abrita et se résigna à rentrer à bord. Rue Catinat, il s'arrêta dans les boutiques; après trente jours d'absence, quelques emplettes s'imposaient.