Saïgon n'était pas changé. Il le constata sans déplaisir, et ce fut une distraction à sa déconvenue. Dans la blanchisserie, les mêmes figures chinoises se penchaient sur le linge, avec des joues gonflées d'eau, pour l'humecter d'une pluie vaporeuse, avant la pesée des gros fers chargés de braise. Chez le tailleur, les grands ciseaux coupaient toujours la même toile blanche pliée en six, pour bâtir plus vite les vêtements par demi-douzaines. Fierce entra chez A-Kong, son marchand préféré, et le vieux Cantonais accourut à sa rencontre, son large sourire fendant sa face ridée comme un citron.—Une tasse de thé,—vrai Fou-Tchéou, cap'taine!—Et quoi vouloir? Y en a arrivé de Hong-Kong? Quoi faire les Anglais? Quand se battre?

—«Tu es un vieux gredin, dit Fierce en riant. On ne se battra pas du tout.—Tu vas m'envoyer de la poudre de riz, du champagne extradry, du Pedro Ximénès et des cordes de violoncelle.»

Tout de suite, A-Kong, confidentiellement, offrit une nouvelle qualité de papier de riz,—beaucoup excellent,—et des balles de tennis rouges et blanches,—bon pour voir par terre.—A propos, quoi y en a nouveau, cap'taine Malais, du côté Grand Lac?

—Quoi donc? l'impôt du riz?

—Rien, rien....»

Le vieux, prudemment, parlait d'autre chose, détournant ses phrases avec une habileté de diplomate. Les Chinois, silencieux conquérants de l'Indo-Chine, ont tendu sur toutes les villes et tous les villages le réseau de leur négoce; et merveilleusement informés par leur secrète franc-maçonnerie, ils flairent de loin les événements à venir; si bien qu'au milieu des Annamites indolents et des Occidentaux étonnés, ils profitent infailliblement et ironiquement de chaque chose, et ne cessent pas de s'enrichir.

Cinq heures sonnaient. Fierce avait chaud, et le Bayard, rôti par le soleil encore haut, devait être une fournaise. Plutôt que de rentrer tout droit, mieux valait flâner deux heures en voiture,—jusqu'à la brune. Fierce paya son malabar et choisit une victoria bien attelée. Le saïs, sans même s'informer, prit le chemin classique: c'était l'heure de l'Inspection. Fierce laissa faire.

Saïgon paradait dans l'allée des Poteaux. Tous et toutes étaient là, et Fierce reconnaissait ceux et celles qui avaient traversé ou côtoyé sa vie de jadis,—dans un souper, dans un bal, dans un tripot ou dans un lit.—Bizarre! cette vie sensuelle et sceptique qui avait été la sienne, il s'en était séparé, il s'en était éloigné, tellement qu'il avait cessé de l'apercevoir, cessé même de se souvenir qu'elle existât. Elle existait cependant; elle continuait d'aller son train licencieux et accueillant, elle était là, dans ces voitures chargées de chairs à vendre et de consciences à acheter,—toute prête, dès qu'il voudrait, à le ressaisir. Fierce, par un mouvement impulsif, ordonna au cocher d'aller plus vite; mais on ne pouvait pas, à cause de l'encombrement.

Une charrette attelée d'un seul poney le croisa. Torral était dedans, avec un de ses boys: il aimait afficher parfois son vice au milieu de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu'il scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour; puis, le courant des voitures l'entraînant, il se retourna pour lui demander s'il avait reçu sa lettre; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas; il regardait en avant.

Au bout de l'allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques; la mode veut que les voitures n'aillent pas plus loin, et c'est là qu'on fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue. Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés, loin de ces femmes fardées, en robes molles.