—C'est un type bien colonial.
—... Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine. Un beau matin, Portalière fut nanti d'une sinécure désirable, à Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire. Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui ressemblaient à des menaces.
—Il se souvenait de son ancien journal.
—Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d'exiler amiablement son protégé d'antan. Le pavillon de Flore n'est pas loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce langage.—«J'ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable? lointain, j'aimerais mieux.—Parbleu! dit Dubois. Amenez-moi votre imbécile.» On amena Portalière qui émit des prétentions.—«Que savez-vous? demanda Dubois.—Un peu de tout.—C'est-à-dire rien. Bachelier?—Non.—Parfait. Je vous offre une place de commis, commis des services civils de l'Indo-Chine. Ça vous va, j'espère?—Guère, dit Portalière dédaigneusement. Commis! Peuh! vous n'avez pas mieux?—Vous êtes dégoûté! Enfin, pour obliger Dupont.... Voulez-vous gagner six mille francs dans un beau pays bien sain?—Où?—En Annam.—L'Annam en Afrique?—Oui.—Six mille.... Je ne dis pas non ... six mille pour commencer? Qu'est-ce que je serai?—Chancelier de résidence.» Immédiatement, la figure de Portalière s'épanouit.—«Chancelier? dit-il. Ça, j'accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck?»
Le gouverneur ne daigne pas rire.
—«C'est bien naturel. Voilà nos aspirants coloniaux;—pourris, et ignares davantage;—prêts d'ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà, tarés souvent; et la double influence du milieu anormal et du climat déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés; et bientôt, à l'inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n'ayant rien appris.—C'est un fumier humain.—Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi....
—Voilà du paradoxe?
—Eh non! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et labourées par le piétinement de toutes les races qui s'y heurtent, il vaut peut-être mieux qu'un fumier humain soit jeté, pour que, de la décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales, naisse la moisson des civilisations futures.»
Dans un coin du salon, Fierce, d'une feuille de palmier emmanchée d'écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il lève la tête. Le gouverneur achève:
—«J'ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques individus supérieurs. A ceux-ci le milieu et le climat ont profité, et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions; et s'ils acceptent d'observer notre code pénal, je crois bien que c'est par esprit de conciliation. L'éclosion de pareils hommes n'était possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve: il y fallait l'ambiance des philosophies aryenne, chinoise et malaise lentement usées les unes contre les autres; il y fallait la corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il y fallait l'humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se dissout,—les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal! Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des barbares.»