Sept, huit, neuf tables de poker; et un baccara automobile;—en tout, dix tapis verts s'étalaient sous le lustre électrique. Malgré les ventilateurs des quatre angles, malgré les pankas du plafond, malgré la nuit appelée par les fenêtres toutes ouvertes, il faisait plus chaud que dans une forge; les cheveux collaient aux tempes, les plastrons détrempés mouillaient les smokings; et le geste indispensable de pousser et de ramener les enjeux mettait aux visages de la sueur et de la souffrance.
Malais traversa la salle. Son pas vigoureux jurait avec la brûlante torpeur du lieu. A la dernière table, un joueur se leva et Fierce étonné reconnut Torral. L'ingénieur jouait rarement, et dans le seul désir de vérifier cartes en mains ses théories favorites sur le calcul des probabilités. Sans doute la vérification était-elle faite, car il refusa de se rasseoir. Ses partenaires étaient Ariette, Abel, et un Allemand nommé Schmidt, propriétaire de minoteries. Le lieutenant gouverneur, de sa voix douce, souhaita le bonjour aux nouveaux venus, et l'avocat, toujours couleur de citron, mit en leur honneur un sourire morne sur sa face glabre.
—«M. de Fierce va jouer, et j'entre de moitié dans son jeu, annonça Malais. Messieurs, nous chargerons les coups, vous êtes prévenus.
—Alors, je reste pour voir,» dit Torral.
Il s'assit à côté du banquier, derrière Fierce. Fierce, silencieux, battit les cartes et donna.
Alentour, sur les tables vertes et parmi le froissement des billets de banque, les piastres tintaient. Elles faisaient plus de bruit et tenaient plus de place que n'auraient fait les discrètes monnaies d'or de l'Europe; elles figuraient bien la lourde richesse de l'Extrême-Orient, trafiquant et agioteur. C'étaient des piastres d'Indo-Chine, frappées d'une République assise,—c'étaient des piastres d'Angleterre, à l'effigie casquée d'Albion,—c'étaient des yens japonais et des taëls de Chine, où s'enroulent des dragons de cauchemar,—c'étaient surtout des piastres mexicaines, portant à la face l'aigle de liberté vainqueur du serpent et au revers, le bonnet phrygien nimbé;—toutes monnaies épaisses et larges pesant leur valeur d'argent pur. Beaucoup de pièces étaient neuves, parce que sans cesse le Mexique fait ruisseler le trop-plein de ses mines sur les deux rivages du Pacifique; mais la plupart étaient vieilles, usées, noircies, maculées d'encres grasses par les tampons mystérieux des changeurs chinois; celles-ci, certes, avaient passé dans beaucoup de mains jaunes et rapaces, s'étaient cachées au fond de beaucoup de bourses extraordinaires, avaient acheté force marchandises ignorées de l'Europe, et conclu d étranges marchés que l'Occident n'imagine pas. Elles venaient peut-être du Tchi-li glacé, du Kouang-Toung où les femmes ne serrent pas leurs pieds dans des bandelettes;—elles venaient du Yunnam aride, du Chin-King où naissent les Empereurs;—elles venaient peut-être de plus loin, des provinces reculées et secrètes où se retranche la plus vieille Chine, du Sze-Tchouen où pullulent les hommes, du Kan-Sou presque tartare, du Chen-Si qui est un cimetière de capitales préhistoriques;—elles venaient de tous les recoins de l'Empire colossal où les Chinois sans nombre s'agitent, et vendent, et achètent, et ne se lassent pas de s'enrichir.
—«Vous qui faites profession de mépriser les hommes, murmura Malais à Torral, regardez les joueurs de poker: vous trouverez en eux de quoi nourrir votre pessimisme. Le vernis mondain s'écaille vite sur le visage des hommes qui perdent ou qui gagnent de l'argent. Et tout en affectant de s'ennuyer et de sourire, ils se révèlent alors à nu dans chacun de leurs gestes.—Il baissa la voix.—Voyez Schmidt: tout millionnaire qu'il est, la boutique dont il sort a rapetissé ses yeux et son ventre, il empile ses piastres et les recompte avec des doigts crochus. Voyez Abel: c'est le type d'ailleurs honorable du fonctionnaire français, habitué à jongler avec l'argent des autres; les mots dix, vingt ou mille n'ont pas de significations différentes pour lui; il se soucie des cartes et ne se soucie pas de l'enjeu. Voyez surtout Ariette: il plaide et chicane en lui-même, pèse le pour et le contre de chaque coup, jauge ses adversaires d'un coup d'œil, et ferme les yeux pour qu'ils ne lisent pas dans son regard;—tel au Palais, quand il défend une mauvaise cause; il ne s'inquiète que de gagner.
—Vous êtes bon psychologue, dit Torral.
—Oui. C'est indispensable à un fermier d'impôts.»
Malais souriait. Torral, des yeux, désigna Fierce.