Après quoi, ayant écrit cela, j'attendis en toute confiance la raisonnable vagonnée d'injures et de menaces,—toutes prudemment anonymes, il va sans dire,—que le retour du courrier ne pouvait manquer de m'apporter.
Or, mon espérance ne fut pas déçue. Je reçus tout ce que j'attendais. Un journal du matin me qualifia de juif et de métèque. Une feuille italienne m'accusa de n'être pas Français. Bref, nombre de bonnes gens, borgnes ou aveugles, s'indignèrent, avec véhémence, contre mon audace d'avoir deux yeux et d'être clairvoyant. Cela n'était ni pour m'étonner, ni pour me déplaire. Mais ce qui me déplut, sans toutefois m'étonner, ce fut le trop gros tas de lettres très sincères que force lecteurs de l'Intransigeant jugèrent indispensable de m'adresser. Ces lettres-là ne contenaient guère d'injures et nulle menace. Mais toutes me reprochaient, le plus candidement du monde, à moi, officier français, qu'on savait «très bon patriote», de prendre le parti «des turcs» contre «les victimes chrétiennes».
—Ce reproche-là, qu'on me prodiguait en 1913, on n'oserait plus me l'adresser aujourd'hui. La Grande Guerre a passé. Et tous les soldats français de l'Armée de Salonique savent qu'en Orient la victime est plus souvent musulmane que nazaréenne, et le bourreau plus souvent arménien qu'osmanli...
Mais on me reprochait encore, j'en suis persuadé, de prendre, contre la civilisation, le parti des Barbares.—N'est-ce pas?—Les préjugés sont si forts, et la vérité si débile!—Soit! c'est donc à ce reproche-là que je veux d'avance répondre. Et c'est pour éclairer les hommes de bonne foi et de bonne volonté que je publie, aujourd'hui, ce livre.
—Je précise d'abord.
Si j'aime les Turcs et si je n'aime pas leurs ennemis, c'est à double cause. J'ai deux raisons qui justifient ma sympathie: une raison d'intérêt et une raison de sentiment.
La raison d'intérêt, je l'ai vingt fois exposée, dans trop d'articles et dans trop d'études dont j'ai, de 1903 à 1921, encombré les revues, les journaux, les magazines même. Je reviens encore là-dessus; car rien n'est plus important pour des lecteurs français désireux de bien comprendre le problème oriental:—dans tout le Proche-Orient, les intérêts français sont liés, et mieux que liés: mêlés, enchevêtrés, confondus avec les intérêts turcs. Chaque pas perdu par la Turquie fut toujours un pas perdu par la France. Chaque progrès des Bulgares, des Serbes ou des Grecs fut un recul pour nous, Français.
Rien n'est plus clair. Il faut n'avoir jamais mis les pieds hors de France pour en douter.
Qu'on veuille bien se souvenir, d'abord, de l'état actuel de la question turque. La Turquie de 1914 a lutté contre nous aux côtés de l'Allemagne. Certes! Mais qu'est-ce à dire? Ceci simplement: que, menacée et entamée par ses ennemis slaves, menacée par la Russie tsariste qui voulait Constantinople, menacée par l'Entente de 1914, qui accordait Constantinople à la Russie, les Turcs ont dû chercher appui chez les ennemis des Slaves: en Autriche, en Allemagne. Est-ce la faute des Turcs si les Français de 1913 étaient devenus les très humbles serviteurs de la Russie,—jusqu'à lui sacrifier avec ardeur tous nos intérêts asiatiques[2], pour lesquels aucun de nos gouvernements de jadis n'hésita jamais à tirer l'épée? Est-ce la faute des Turcs si l'alliance franco-russe fut toujours telle, qu'en toute occurrence, et chaque fois que les deux politiques des nations alliées vinrent à s'opposer l'une à l'autre, ce fut toujours inéluctablement la France qui céda, et la politique française qui mît les pouces[3]. Cela n'empêchait pourtant pas la langue française d'être, et de continuer d'être au même titre que la langue turque, tant qu'il y eut un Empire turc, la langue officielle de l'Empire. Cela n'empêchait pas nos écoles de rayonner sur tout l'empire ottoman. Cela n'empêchait pas le peuple turc de nous connaître, de nous aimer[4],—comme l'unique nation qui fut toujours son alliée contre tous ses ennemis successifs, depuis le temps de François Ier jusqu'au temps de Napoléon III. Cela, surtout, n'empêchait pas le Turc musulman, continuellement envahi et entamé par le Slave orthodoxe, de s'appuyer logiquement sur le Franc catholique et de le favoriser de toutes ses forces! Questionnez nos missionnaires latins, véritables pionniers de notre civilisation occidentale en Anatolie: tous se louaient du Turc et maudissaient l'orthodoxe. Aux jours des grandes fêtes catholiques, qui furent toujours là-bas, que les anticléricaux de France le sachent ou l'ignorent, les vraies fêtes françaises (concurremment avec le 14 juillet, fêté musique en tête par tous les religieux latins d'Orient), à Pâques nouveau style, à Noël, à l'Assomption, que voyait-on, de Stamboul jusqu'à Diarbékir?—On voyait les garnisons ottomanes, baïonnette au canon, faire la haie sur le passage des processions françaises pour leur faire honneur et pour les protéger contre les injures, les cailloux et autres aménités dont toute la gent orthodoxe s'efforce de lapider ces Francs maudits, barbares et idolâtres.
Ainsi vont les choses, partout où flotte encore le drapeau rouge au croissant d'or. Et, naturellement, partout où ce drapeau a cessé de flotter, d'Athènes à Sofia, en passant par Salonique et par Smyrne, les choses vont d'une autre manière. Grèce, Serbie, Bulgarie, Grèce surtout, sont, en effet, orthodoxes de religion et slaves de race. Oui: la Grèce surtout! Et, sans même remonter à cent ans en arrière, sans rappeler qu'au combat de Breno, en 1807, les Monténégrins, vainqueurs d'une division française chargée de réprimer leurs brigandages en Illyrie, achevèrent et mutilèrent tous nos blessés,—sans rappeler qu'en 1854, Canrobert, alors général de division opérant en Bulgarie[5] contre les Russes, se plaignait, dans un rapport que j'ai lu aux Archives de France, de l'abominable cruauté des paysans contre nos soldats, il suffit de se reporter aux plus récents événements de la Grande Guerre, à la trahison grecque, au massacre d'Athènes perpétré le 1er décembre 1910, et à l'agression bulgare de la même année. La Turquie marcha contre nous contrainte et forcée: pas un Turc ne s'engagea volontairement, de 1914 à 1918, contre la France! Au contraire toute la Bulgarie, toute la Grèce royaliste,—qui nous devaient autant de reconnaissance historique l'une que l'autre,—se jetèrent avec enthousiasme dans le camp de nos ennemis.