N'oublions pas, enfin, que dans tout l'Orient, les termes de Français, de Francs et de catholiques sont pratiquement identiques. Qu'on le sache bien, qu'on en soit sûr: l'armée grecque d'Anatolie, en cet instant même, refoule et culbute la France latine hors d'Anatolie, comme jadis les armées serbe et bulgare nous rejetèrent hors des Balkans.
Voilà pour la question d'intérêt. J'en viens à la question de sentiment. Elle n'est pas d'importance moindre. J'ai montré qu'un Français «conscient» devait être du parti des Turcs. Un honnête homme, Français ou non, doit en être aussi, s'il a le courage de rejeter loin de lui le fatras des vieux préjugés héréditaires et d'oublier la boutade de Molière, plaisante, mais injuste: Vraiment oui! de la conscience à un Turc!
Les Turcs, en effet, ont de la conscience. Ils en ont même infiniment plus que les chrétiens d'Orient, que les orthodoxes levantins.
Qu'on m'excuse, d'abord: il me faut aborder ici quelques faits tout personnels. Je serai, d'ailleurs, on ne peut plus bref. Je veux, seulement qu'on soit bien persuadé que je n'invente rien de ce dont je parle et que j'ai appris ce que je sais par moi-même, sur place et à loisir. Je n'ai pas acquis une érudition toute factice en feuilletant des livres au hasard. Je n'ai pas traversé les Balkans à toute vapeur, en voyage «d'études». Je n'ai pas limité mes investigations à un seul pays, n'interrogeant qu'an seul parti, et refusant d'écouter même les plus timides échos de la cloche adverse... Non. J'ai vécu en Orient deux ans et demi, de 1902 à 1904. J'y suis retourné de 1911 à 1913. Je me suis promené en touriste, de Trébizonde à Corfou, par Sébastopol, Varna, Galatz, Bourgas, Athènes, Corinthe, Smyrne, Syra, Brousse, Beyrouth, Monastir, Samos et Candie. Entre temps, j'ai parcouru la Tunisie, l'Algérie, le Maroc; bref, tout ce qu'il y a de terres musulmanes. J'ai vu chez eux les princes et leurs cours, les paysans, les ouvriers et les bergers. Je me suis fait de très bons amis partout, et des amies. Tous et toutes me parlèrent toujours fort librement: je ne suis pas journaliste, je suis soldat: cela met les bavards à l'aise. A Sullina de Roumanie, j'entendis jadis les officiers du roi Carol, allié de l'Allemagne, crier: Vive la France! A Andrinople, une petite Serbe me révéla, trois bons mois d'avance, que les officiers du royaume avaient fait partie d'assassiner leur reine et leur roi, du temps des Obrenovitch. A Smyrne, lors du débarquement hellène, l'infamie des insultes à la population turque inoffensive, et l'horreur des meurtres, des viols, des tortures, tout cela lâchement perpétré, par une soldatesque immonde que ses officiers poussaient à faire pis, fut une tache de boue et de sang sur la soie déshonorée à jamais du drapeau grec. Depuis, chaque bataille, soit gagnée, soit perdue par ces mêmes héros athéniens qui fusillèrent en 1915 nos matelots sans armes fut prétexe à d'autres insultes, à d'autres meurtres, à d'autres viols, à d'autres tortures. Cela, sans doute, me dira-t-on, c'est la guerre.—Oui... Pas, néanmoins, la guerre ordinaire. Pas même la guerre telle que la faisaient MM. von Hindenburg et Ludendorf...—Mais enfin, soit! c'est la guerre... Mais il y a aussi la paix. Or, en pleine paix, j'ai vu, partout, les banquiers arméniens, grecs et européens à l'œuvre. Et je vous fiche mon billet que ces banquiers-là travaillaient fort joliment!
Bref, ce que je dis, je le sais. Je le sais, parce que je l'ai vu. Et peu de gens l'ont vu d'aussi près que moi.
Croyez-moi donc, quand je vous jure qu'à l'été de 1902, j'étais parti de France turcophobe en diable, comme tout Français l'est au sortir du collège, où il s'est nourri des souvenirs antiques et des préjugés modernes. Et croyez-moi encore quand je vous atteste qu'à l'automne de 1901, je repartais de Turquie turcophile de la tête aux pieds.
Il y a dix-sept ans de cela. Et mon opinion, depuis, n'a jamais varié!
Et tous mes camarades, tous les officiers français qui ont comme moi vécu en Turquie, si peu que ç'ait été, partent comme je suis parti et reviennent comme je suis revenu. Sans exception.
Pourquoi? Parce qu'ils ont tous vu comme j'ai vu moi-même. Parce qu'ils savent tous comme je sais.
Ils savent que, toujours et partout, dans tout conflit oriental, le Turc a raison et ses ennemis tort[6].