Ce Turc honni, attaqué, décrié, et qui n'a pas de journaux, lui, pour se défendre, ce Turc qui ne répond jamais quand on l'insulte,—il est honnête, loyal et droit, et rude d'apparence, mais avec les plus délicates douceurs envers toute créature faible et douce. Dans les quartiers turcs de Stamboul, vous n'entendrez jamais pleurer femme ni enfant. Vous ne verrez jamais même une bête craintive. Les chats turcs ne se sauvent pas devant l'homme, car l'homme ne les maltraite pas. Il a fallu qu'un ramassis d'abjects coquins,—non turcs, certes!—revînt d'exil et s'emparât de la municipalité de Constantinople pour que fût décrété le massacre imbécile de ces chiens errants qui pullulaient par toute la ville[7].

D'ailleurs, quand on en vint à l'exécution de la sentence, pas un Turc n'accepta le rôle de bourreau. Il fallut recourir aux Grecs, aux Arméniens, aux Levantins...

Et j'entends maintenant l'objection capitale qu'on m'oppose: cette douceur turque, comment s'arrange-t-elle des massacres, des tortures, des horreurs que toute la presse rapporte? Que deviennent les tueries arméniennes?

J'y arrive.—C'est ici surtout que je tiens à tout dire, à ne rien laisser dans l'ombre.

Commençons par le commencement: il est parfaitement exact qu'à plusieurs reprises les Turcs ont massacré bon nombre de leurs ennemis. Notamment des Bulgares en Macédoine et des Arméniens un peu partout.—Oui[8].—Mais comment et dans quelles circonstances?

La réponse est facile! Toujours après provocations, toujours après qu'on eût déjà massacré ou affamé des musulmans, beaucoup de musulmans! Toujours en manière de représailles,—et, j'ose l'affirmer, d'horribles mais justes représailles!

Les Turcs ont jadis massacré des Bulgares en Macédoine,—oui.—Mais après que les bandes bulgares des comitadjis eurent poussé à bout la population turque, après que le sang turc eut coulé par flots effroyables sous le couteau de ces orthodoxes féroces qui préparaient, vingt ans d'avance, la guerre de 1912, en tuant d'avance le plus possible de leurs futurs adversaires. Je le répète, et je l'ai moi-même éprouvé vingt fois, en Asie comme en Europe: le paysan turc est un être paisible et doux chez qui le sang caucasien l'emporte aujourd'hui de beaucoup sur le sang turkmène de jadis. Pour les Bulgares, qu'on s'en souvienne: il ne subsiste pas en Europe de plus proches parents des Huns, d'agréable mémoire.

Moi qui écris ceci, j'ai vu, à Salonique, les listes, dressées par des israélites, juges fort impartiaux, des victimes musulmanes égorgées et torturées par les comitadjis bulgares. Seulement, les journalistes russes d'alors ont eu grand soin d'étouffer ces listes-là, compromettantes pour le bon renom des Slaves.

Quant aux Arméniens, c'est une pire affaire. Les Arméniens, quand les Turcs les ont massacrés, n'avaient pas eux-mêmes massacré le moindre Turc. Mais ils avaient fait mille fois pis que massacrer.

Les Arméniens sont, en effet, les véritables juifs de l'Orient,—je prends le mot juif dans son plus mauvais sens, et j'en fais mes excuses aux très nombreux israélites que je sais bien n'être pas plus juifs que moi-même.—Et les Arméniens sont des juifs tellement juifs,—tellement rapaces, tellement vautours et vampires,—que les vrais israélites, écrasés par la concurrence arménienne, meurent littéralement de faim en Orient. Le Turc, lui, honnête musulman, à qui sa religion défend rigoureusement l'usure, le Turc qui jamais n'entendit goutte aux questions de doit, d'avoir et d'intérêts composés, le Turc a toujours été tondu de si près par l'Arménien, prêteur à la petite semaine, que le cuir lui fut souvent arraché avec la laine. Ruiné, affamé, désespéré, le Turc alors a souvent pris son bâton pour sa raison suprême. Je ne l'en glorifie point. Mais je l'en excuse. La faim fut toujours mauvaise conseillère, et les honnêtes gens écouteront toujours avec un dangereux serrement de cœur leurs femmes et leurs enfants pleurer faute de pain.—Le meurtre n'en est guère plus beau, je le sais. Mais je sais aussi des choses plus affreuses que le meurtre: par exemple, la salle des ventes à l'encan, lorsque les prêteurs sur gages dispersent quatre meubles boiteux et trois paquets de hardes sous les yeux d'une famille désormais sans feu ni lieu et qui, tout à l'heure, grelottera sous la neige.—J'ai vu cela.