Mon mari doit tout de même y rester encore quelques semaines, pour être à portée du Palais et du Parlement: car les affaires turques vont de mal en pis, vous le savez aussi bien que moi. Il s'est donc résigné à se séparer de son harem et à nous envoyer toutes quatre,—ma belle-mère, ma belle-sœur, moi-même et notre Léïlah,—respirer dès maintenant l'air toujours frais du Haut-Bosphore. Bref, me voilà, depuis huit jours, installée dans le vieux yali[3] que vous connaissez, à Béikos d'Anatolie[4]. Vous vous souvenez bien? la grande maison de bois, toute simple et sévère, qui trempe dans la mer sa longue façade couleur de sang séché, et s'adosse au grand parc toujours vert, dont les cèdres, les cyprès et les pins parasols escaladent en rangs serrés les premières pentes de la colline, et font tache très sombre au milieu des platanes, des tilleuls et des chênes d'alentour. C'est là que je suis, et ma chambre, d'où je vous écris en ce moment, occupe tout juste l'angle sud du yali; en sorte que trois de mes fenêtres donnent sur le Bosphore; et les trois autres[5] sur un coin du parc, très ombreux et tout parfumé de résine et de roses. Rien qu'en levant la tête de mon papier, j'aperçois, à main gauche, toute l'enfilade merveilleuse des coteaux d'Asie, avec leurs jolis villages qui rient au bord de l'eau:—Pacha-Baghtché, Tchibouchi, Kanlidja,—et, à main droite, le détroit, pareil à un grand, grand fleuve... C'est très beau, ma sœur aimée, et, jadis, vous le trouviez tel. Dans la fièvre de votre vie occidentale, avez-vous le temps de regretter quelquefois l'infinie douceur de nos soirs d'été sur le Bosphore?...

Vous rappelez-vous, seulement, la côte d'Europe, avec ses quais, ses villas de pierre, ses équipages piaffant et toute l'agitation bruyante quoique indolente de la «saison» diplomatique? Promenades, pique-niques, gymkhanas, polo, tennis... Rien de cela, bien entendu, n'est pour moi. C'est l'Occident, c'est l'autre monde!... Je regarde tout de même du coin de l'œil, à travers la mousseline de mon tchartchaf, quand je passe en caïque le long du quai de Thérapia, ou quand une amie,—une amie voilée comme moi, bien entendu,—m'invite dans sa voiture et que toutes deux nous passons, fouette cocher! à travers cet autre monde, à travers votre Occident ... nous, petites cadines mystérieuses encapuchonnées des cheveux aux bottines, et gardées à vue par deux nègres[6] à cheval, un peu comiques dans leurs redingotes pincées ... vous rappelez-vous?... vous rappelez-vous surtout notre côte d'Asie, tellement la plus charmante, avec ses prés et ses bois, ses palais, ses cabanes, tout ça dégringolant jusqu'à se baigner dans l'eau courante, sans quai ni route, sans équipage piaffant, sans tennis, sans pique-nique, sans gymkhana? Vous rappelez-vous nos vendredis[7] ensoleillés, vous rappelez-vous chaque coteau, chaque vallon peuplé de femmes turques assises en rond sur l'herbe et parsemant toutes les prairies comme de grandes fleurs multicolores?... car leurs grands voiles épanouis étaient—sont—jaunes, roses, bleus, blancs, verts, violets ... comme autant de narcisses, de roses, de bluets, de marguerites, d'œillets et de violettes!... Vous rappelez-vous, mes deux chers yeux purs? Rien de cela n'est changé. C'est le même Bosphore et c'est la même Turquie. La Révolution, ici, passe vraiment inaperçue...[8]

Et, tenez! J'y songeais, l'autre jour, à l'instant que nous quittions le conak de Stamboul pour le yali de Béikos... Vous savez que c'est presque un déménagement, pour nous autres Turcs. Dès le matin,—quatre bonnes heures d'avance,—trois landaus attendaient dans notre rue, et c'est tout juste si elle était assez large. Vous les voyez d'ici, les rues du quartier Sélimieh[9]! Dans la maison, c'était le pire tumulte, le pire tohu-bohu parmi les domestiques, les esclaves et les nègres. Midi avait déjà sonné qu'aucun paquet n'était encore ficelé. Nous sommes parties enfin, nous quatre dans le premier landau, nos gens avec l'essentiel du bagage dans les deux autres. Et, bien entendu, nous étions, ma belle-mère, ma belle-sœur et moi, rigoureusement voilées. Léïlah seule, qui n'a pas treize ans[10], tant s'en faut, montrait son minois aux passants.

Nous voilà donc roulant vers la Corne-d'Or, où la mouche attendait à l'échelle du Phanar. Comme juste, quatre nègres trottaient aux portières, et, quand il s'est agi d'embarquer, ils ont fait les importants. Nous, dames et maîtresse,—hanoums—avons dû obéir ostensiblement, avancer, reculer, attendre, comme nos serviteurs noirs nous en donnaient l'ordre;—cela, pour que toute la populace présente sache bien et redise partout que le harem de Ahmed pacha Djalleddine est un harem comme il faut, et qu'Ahmed pacha lui-même est un croyant de bonnes mœurs, digne de la haute faveur où le tient Sa Majesté Impériale, et du respect que ses voisins lui témoignent. Or, ma sœur très chérie, je me souviens fort bien qu'il y a cinq ans,—au temps du sultan Abd-ul-Hamid,—nous avons, un matin d'été, quitté tout pareillement le même conak pour le même yali, et pris, devant la même populace, les mêmes soins de ne point du tout choquer ses opinions, ses préjugés, sa foi. Les lois changent;—hier encore, le Parlement bavardait à propos d'adultère et tâchait d'ôter aux maris trompés leur vieux droit sauvage de tuer les épouses infidèles![11]. Mais les mœurs ne changent pas. Dès lors, que voulez-vous qu'il advienne de ce pauvre féminisme turc que vous imaginiez déjà triomphant au lendemain de la déposition d'Abd-ul-Hamid!

Les Turcs, féministes? Las! mes deux yeux si bleus, vous ne verrez pas, de bien longtemps, la réalisation d'un pareil rêve. La femme turque émancipée? Mais qui l'émanciperait d'abord? je veux dire: quels hommes? de quelle race? d'où? d'Europe? d'Asie? d'Afrique? de quel vilayet? de quelle province? D'où partirait cette révolution morale, mille fois plus extraordinaire que la révolution politique de 1908? Songez-y! notre empire compte les peuples les plus divers, et qui tous se jalousent et se surveillent, quand ils ne se haïssent pas. Mettrez-vous sous le même fez les Osmanlis et les Albanais, les Kurdes et les Syriens, les Boukhariotes et les Tcherkesses[12]? Et, encore, je ne parle que des croyants... Certes, vous n'avez pas oublié le bariolage des rues de Stamboul, aux époques des grands pèlerinages annuels... Que de pèlerins hétéroclites accourus des quatre coins de notre terre, pour contempler la face splendide du Khalife, ombre d'Allah! Que de visages, blancs, bruns, noirs, caucasiens, sémites, mongols!... Eh bien! ma sœur très chérie, nul doute sur ceci: que, par extraordinaire, l'une de ces races rivales qui composent notre nation s'avisât un beau jour de vouloir arracher du front de ses femmes le voile obligatoire, prétendu institué par le Koran même du Prophète,—il n'en faudrait pas plus pour que, partout ailleurs, une réaction furieuse nous remplaçât nos tchartchafs de mousseline par des cagoules de toile à matelas.—Vous voyez comme elle est facile à résoudre, la question du féminisme en Turquie!

C'est bien pourquoi, moi, la propre épouse d'un pacha membre influent du Grand Comité, moi, la propre petite-nièce du Grand Padishah constitutionnel ... eh bien!... mais, surtout, n'allez pas le répéter jamais, même à M. de la Cherté ... ni même à M. de ... (vous savez qui je n'ose pas dire?...) eh bien! moi, je n'y crois pas beaucoup, beaucoup, au succès définitif de cette Révolution à laquelle tous les miens se sont dévoués, corps et cœurs...

Dame! qui l'a faite? nos seuls officiers, seulement appuyés par nos quelques loges maçonniques.—Et il a fallu d'abord que pareille aventure advînt en Turquie, dans une armée qui compte 50.000 officiers pour 200.000 soldats... dix fois plus d'officiers, proportionnellement, qu'il n'y en a dans votre armée française!—Si bien que le 24 avril 1909, quand éclata la guerre civile entre les uns et les autres, l'avantage du nombre ne fut pas assez fort pour empêcher les soldats d'être vaincus... Je vous jure par Allah que c'est vraiment comme cela que les choses se passèrent!—Il a fallu ensuite qu'une ville de l'Empire, Salonique, fût peuplée presque exclusivement de rayas,—de sujets non musulmans,—d'étrangers, en quelque sorte; de gens, au moins, en qui n'était nullement inné le sentiment d'ardent loyalisme qui lie tous les cœurs croyants au Sultan Osmanli, khalife de Dieu... Dans Salonique, ville juive, une conspiration put s'organiser contre le Commandeur des Croyants, sans que, tout de suite, le vrai peuple turc la dénonçât et l'étouffât: parce qu'il n'y avait pas de vrai peuple turc dans Salonique... Ainsi commença la révolution de Turquie. Par la suite, tout s'enchaîna tant bien que mal, avec beaucoup plus de chance que d'habileté... Les Albanais marchèrent, croyant gagner des libertés féodales plus grandes... Les Chrétiens marchèrent, se figurant pêcher en eau trouble dans ce conflit musulman... Et vous savez le reste.

Oui! mais à présent?

Hélas! la situation actuelle, vous la connaissez, ma sœur jolie. Inutile, n'est-ce pas? d'en ressasser, entre nous deux, tous les dangers, toutes les tristesses, toutes les hontes même. Mais, pour résumer trois ans d'un seul mot, on a le droit de dire ceci: que deux ou trois cent mille hommes, au grand maximum, ont fait la Révolution turque; et que ces hommes, eux-mêmes Turcs à peine, puisque, pour la plupart, Européens de naissance, d'éducation ou culture, ont fait leur révolution contre la volonté, plus ou moins formelle, de douze ou quinze millions d'autres hommes, Turcs tout à fait, ceux-ci.—Vous me direz qu'un homme intelligent vaut beaucoup d'imbéciles, et, qu'en cette occurrence, les deux cent mille ont raison, et les quinze millions, tort.—J'y consens de grand cœur! Tout de même, expliquez-moi un peu: le suffrage universel, qu'en faites-vous, dans ce calcul-là?[13]

Adieu, mes chers yeux bleus. J'embrasse tendrement vos paupières douces.