Le sourire des hommes approuva. Sur les vaisseaux de la République, on est exactement comme dans les villes de Turquie: bon pour les bêtes.

Une demi-heure plus tard, le chat gris, juché sur mon épaule, passa la coupée du croiseur. Et, l'instant d'après, je le déposai sur les coussins du carré[1]. Un carré, c'était du nouveau, pour un chat. La petite tête grise, curieuse, mais confiante, tendit vers les quatre points cardinaux un museau triangulaire et deux yeux ronds. Nous n'étions pas des gens somptueux, il s'en fallait: on mangeait sans nappe à notre table. Sur cette table de simple teck, perforés en quinconces pour les chevilles à roulis, le chat turc estima qu'il pouvait bien sauter; et nous estimâmes qu'il n'avait pas eu tort. C'était l'heure du dîner. On mit un poisson dans une assiette et l'on poussa l'assiette sous le nez du chat, qui ne fit point de cérémonies.

C'était d'ailleurs un chat très maigre. Dans les quartiers turcs de Constantinople, il n'y a jamais beaucoup à manger pour les animaux parce qu'il y a toujours très peu à manger pour les hommes.

Et ce qui devait arriver arriva: le chat mangeant trop vite s'étrangla; s'étrangla tout de bon, une longue arête lui ayant percé la gorge.

Il suffoqua tout de suite et râla, les quatre pattes écartelées, le nez en l'air, la gueule désespérément ouverte.

Immédiatement, chacun repoussa sa chaise, et l'on fit cercle autour du chat. Les yeux dilatés de la bestiole nous dévisageaient tous, les uns après les autres, comme pour un suprême recours en grâce.

Et, d'instinct, je me tournai, moi, vers le médecin du bord:

—Docteur, on ne peut rien faire pour cette bête?

—Peut-être bien!... pourquoi pas?...

Notre docteur était un vieil homme qui s'était jadis conduit en héros dans je ne sais plus quelle épidémie coloniale terrible comme une grande guerre. Il y avait gagné un galon, une rosette, et une infinie douceur dont il ne faisait pas bénéficier les seuls hommes: les bêtes en obtenaient leur part.