Bref, je devins l'ami très intime d'Arif bey.

C'était un beau grand gars à longues moustaches blondes, et dont les yeux très bleus vous regardaient toujours droit au visage sans jamais se dérober ni fléchir. Il plaisait fort. Aux mercredis de l'ambassadrice d'Angleterre, chez qui nous nous étions rencontrés pour la première fois, maintes jolies femmes très occidentales le regardaient avec intérêt, et plusieurs d'entre elles ne se firent guère prier, j'en ai peur, pour frotter leurs peaux chrétiennes contre le cuir mécréant de cet infidèle, cuir d'ailleurs fort appétissant, circonstance bien atténuante. Un Turc, n'allez pas vous figurer que ça ressemble de près ni de loin à aucune espèce de nègre! Dieux, non! Au milieu du pêle-mêle balkanique,—parmi les Grecs à cheveux bleus, les Bulgares à pommettes jaunes, les Arméniens à nez crochu,—les vrais Osmanlis, mi-Circassiens, mi-Turkmènes, font plutôt figure d'hommes du nord, d'Anglais ou de Flamands, voire de Français, fourvoyés, Allah sait pourquoi! dans la galère levantine.

Peu nous chaut d'ailleurs. Tel que sa mère l'avait fait, Arif n'était nullement haï d'un respectable nombre de belles dames européennes; et lui-même ne les détestait point, n'en détestait aucune. Bon musulman,—sans doute pratiquait-il envers elles toutes la plus équitable polygamie? Rien à redire là-dessus. J'en parle du reste au jugé: Arif était trop gentilhomme pour se jamais permettre, sur le chapitre de ses multiples amies, la plus imperceptible confidence. Mais le Tout-Constantinople est bavard. Et les potins étaient légion.

Je me souviens, entre dix autres malheureuses, d'une adorable Athénienne, tellement dédaigneuse et silencieuse que le clan diplomatique l'avait surnommée la Muette. Arif lui délia si bien la langue que lui-même en fut surnommé, du coup, Portici.—Portici, l'homme qui a fait parler la Muette... Ne me battez pas! c'est de l'esprit à la mode chrétienne d'Orient, à la mode pérote.—Si vous ne savez pas ce qu'est Péra, demandez à Pierre Loti de vous l'apprendre.

En tout cas, polygame ou le contraire, mon ami Arif bey semblait s'accommoder à merveille de la vie qu'il menait. Et de ma vie je ne connus homme plus évidemment heureux, plus constamment en joie et liesse. Amoureux, j'imagine qu'il ne rencontrait guère de cruelles. Soldat, j'ai lieu de croire que sa carrière lui valait mainte satisfaction. Enfin, le fait est que, de 1902 à 1904, je ne le vis pas trois jours de suite mélancolique, et que j'appris de sa bouche, sans nulle leçon préméditée, un véritable répertoire de vieilles chansons musulmanes, chefs-d'œuvre d'une extravagante drôlerie. J'y ai puisé d'ailleurs une bonne gart de ce que je sais aujourd'hui sur l'Islam. Et si j'ai fini, notamment, par comprendre et sentir, mieux peut-être que la plupart des hommes d'Occident, Kipling et Loti exceptés, tout ce que cet Islam méconnu recèle encore d'héroïque insouciance et de résignation dédaigneuse, après tant et tant d'années d'une famine véritable, subie du fait des usuriers de Grèce et d'Arménie, du fait aussi des financiers cosmopolites, complices ... oui, si j'ai compris et senti ces choses, c'est probablement grâce aux éclats de rire d'Arif bey, mon ami! et grâce aux chansons qu'il me chantait, chansons turques, ironiques et courageuses...

Ensuite la vie nous sépara. Ce fut à l'automne de 1904. Un nouvel embarquement m'expédia du Levant au Ponant. Arif quitta Stamboul et s'en fut guerroyer au Hedjaz. Et le temps se chargea d'allonger la distance entre nous.

Or, quatre ou cinq ans plus tard ... quatre ans et quart, pour préciser: le 24 décembre 1908 ... une bonne chance me fit débarquer à Paris juste à point pour le réveillon.

Minuit sonnant, je m'asseyais en bruyante compagnie avenue de l'Opéra, au café de Paris. La boîte, naturellement, était pleine comme un œuf. Je ne pus donc moins faire que remarquer, à main droite, au fond du salon select, une table vraiment somptueuse, en ceci qu'elle était assez grande pour six convives au moins, et qu'un seul couple s'y prélassait. Couple d'ailleurs élégant, et de la bonne élégance. A coup sûr, des gens bien, et discrets. Rien du prince cosaque, ni du roi transatlantique. La dame, fort belle, me faisait face et je pus l'examiner à mon aise. Elle ressemblait avec exactitude à n'importe quelle Parisienne, et je m'y serais trompé, si je n'avais bientôt remarqué, dans le regard et dans l'allure de cette Parisienne-là, un étonnement contenu, mais perpétuel, un effarement véritable,—l'effarement d'une créature naguère sauvage ou recluse, et tout d'un coup lâchée en pleine bacchanale civilisée,—en plein café de Paris un 24 décembre, à minuit.—Je m'avisai alors du cavalier. Il me tournait le dos. Mais au bout d'un moment, je réussis à l'entrevoir de profil. Et je le reconnus du premier coup: c'était Arif bey.

Sitôt que je pus, je me levai de ma table, et je parvins à me faufiler jusqu'à la sienne. Lui aussi me reconnut sur-le-champ. Il renversa sa chaise pour venir à moi plus vite. Et nous nous serrâmes la main comme si nous nous étions quittés la veille.

Après quoi, et tout de go, Arif voulut me présenter à sa compagne. Il me la nomma: Natiché hanoum. Elle était une cousine à lui, turque, bien entendu, et débarquée de l'Orient-express le matin même. Il avait trouvé plaisant la débaucher un peu dès son premier soir, pour qu'elle oubliât plus vite le harem. Moi, de rire, et je protestai: «Quoi donc? c'était ainsi qu'on quittait le voile? qu'était devenu le sévère tcharchaf,—la grande draperie noire, à peine transparente, dont les dames musulmanes s'enveloppent entières, des cheveux aux chevilles, sitôt qu'elles mettent le bout de leurs petits pieds hors de la maison?»