Mais Arif riait plus fort que moi:
—Eh! très cher! vous n'y songez donc plus? Nous sommes en Révolution, ne l'oubliez pas!
Rien n'était plus juste. Six mois plus tôt, le Sultan Abd-ul-Hamid avait octroyé une constitution à ses peuples. 1908, aux yeux des Turcs, c'était,—pour un temps, pour le temps d'alors!... pour un très petit temps!—1789. Et quand Arif bey, à propos du visage nu de sa belle cousine, prononça ce mot,—Révolution,—je ne pus m'empêcher de songer à nos propres révolutionnaires de l'avant-dernier siècle. Eux aussi l'avaient cru,—et de très bonne foi, la Bastille à peine prise!—que l'heure des libertés, de toutes les libertés, venait de sonner pour la France...
Le lendemain, 25 décembre 1908, je fis visite à mon ancien ami. Il s'était logé coquettement entre Passy et Auteuil. Son séjour à Paris pouvait se prolonger: le nouveau régime ottoman l'avait chargé d'une mission en France.
—D'une mission militaire, je suppose?
—Militaire, barbare que vous êtes? non, dieux! d'une mission agricole.
Qu'un soldat fût chargé d'acheter des moissonneuses, cela ne me surprit pas outre mesure. Les gouvernements révolutionnaires ont assez l'habitude de ne pas s'obstiner sottement à toujours mettre «the right man in the right place»,—l'homme qu'il faut où il faut. Les autres gouvernements aussi, pour être juste.
Mais je n'eus garde de souffler mot de ces réflexions à Arif bey, car j'avais déjà constaté qu'Arif bey, jadis aide de camp de Sa Majesté Impériale, était présentement révolutionnaire, Jeune-Turc. Il ne s'en cachait d'ailleurs pas.
—Très cher,—me dit-il le plus chaleureusement du monde,—la Turquie dormait, la Turquie se réveille. Nous étions un peuple arriéré, nous étions une nation de troisième ou quatrième ordre; nous serons demain à l'avant-garde de l'Europe, et l'Europe comptera avec la puissance ottomane comme elle compte avec la puissance anglaise ou avec la puissance allemande.
Malgré moi, je hochai la tête. Arif bey me saisit les deux mains: