—Bon, bon!—lui dis-je.—Vous avez sans doute raison. Parlez-moi plutôt de votre jolie cousine ... que pense-t-elle de Paris, et du souper de Noël?

Alors Arif oublia la révolution turque. Il me parla de sa cousine. Et lui, l'homme infiniment discret, qui jamais n'avait, par sa propre faute, compromis la moindre maîtresse, n'en ayant jamais aimé aucune, il bavarda cette fois, et me dit tant et tant de choses que j'eus vite fait de deviner la seule chose qu'il ne me disait pas.

Natiché hanoum, fille d'un demi-frère du pacha père d'Arif bey, avait été, à la mort de ses parents, confiée au harem[2] de son oncle. Arif l'avait alors connue et aimée. Mais le pacha, soucieux de vite caser une nièce aussi grande fille,—elle touchait à ses vingt ans,—l'avait mariée en trois mois, la consultant tout juste. Beau parti d'ailleurs; fortune, situation, jeunesse même et bonne grâce de l'époux, tout y était, sauf ceci que Natiché hanoum n'aimait pas, ne pouvait pas aimer cet époux, puisque déjà Arif l'aimait, et qu'elle aimait Arif...

Pour cet amour encore, la Révolution était survenue fort à point.

—Nos femmes peuvent à présent voyager.

Et ma cousine, qui, je vous l'ai dit, ne peut souffrir sa brute de mari, s'est découvert très à point une neurasthénie qu'il faut soigner en France. A titre de parent, je l'ai naturellement accompagnée!...

—Naturellement... Mais, dites-moi, Arif... quand Natiché hanoum retournera en Turquie, ne craignez-vous pas que le tcharchaf ne lui paraisse dur à reprendre, au sortir de la liberté parisienne?

—Pensez-vous, très cher!... le tcharchaf! Mais c'est ancien régime en diable, le tcharchaf! Quand nous retournerons en Turquie, la Révolution aura déchiré le tcharchaf depuis beau temps, et nos femmes, affranchies, marcheront par les rues comme marchent les vôtres, visage découvert et front haut!

—Arif bey ... heu ... ainsi soit-il!

Ils s'aimaient très passionnément, Arif bey et Natiché hanoum. J'eus maintes fois l'occasion de les rencontrer tous deux, seul à seule, ou s'imaginant qu'ils l'étaient. Et rien ne m'apparut jamais plus émouvant que la folle tendresse de ces deux êtres, d'ores et déjà condamnés à l'impitoyable et proche séparation. Le destin était suspendu sur leurs têtes comme une épée au bout d'un cheveu.