Or, l'épée tomba. Car voici la fin de cette histoire.
C'était hier. La rue Royale venait de me renvoyer du Ponant au Levant. Et, pour rallier du côté de Beyrouth mon nouveau croiseur, il m'avait fallu prendre passage à Marseille sur le courrier de Turquie, qui passe par Constantinople et s'y arrête trente-six heures.
Je profitai de cette escale pour revoir en grande hâte la vieille ville tant aimée. Et j'avais pris, au pont de Kara keuy, le chirket[3] à vapeur qui remonte le Bosphore en zigzags, de Stamboul à Cavak. Soudain,—nous venions de dépasser l'échelle de Candilli,—un Turc en uniforme s'approcha de moi et me salua. Je lui rendis son salut sans le reconnaître: il dut se nommer... C'était Arif encore. Mais changé! changé, oh! à n'y pas croire!... Sa moustache blonde était devenue grise. Sa tempe s'était creusée. Ses yeux bleus, assombris, brillaient de fièvre sous l'ombre des sourcils froncés. Il ne riait plus!... jamais plus...
Nous ne causâmes point, ni lui, ni moi.—Que dire? L'avant-veille, la confédération balkanique avait forcé la Turquie à la guerre, identiquement comme Bismarck, en 1870, y força la France. Arif n'avait, ni je n'avais la moindre illusion sur l'issue. Immobiles l'un et l'autre, nous regardions fuir le long du chirket les chères rives d'Europe et d'Asie, également merveilleuses...
Cependant, au bout d'une heure de silence, Arif, tout à coup, se retourna vers moi. Nous passions devant Thérapia, où sont groupés les palais d'été des grandes ambassades. Arif me les montra:
—C'est vous qui aviez raison!—dit-il:—la parole d'honneur de l'Europe ... pouah!...
Je lui demandai alors:
—Où allez-vous?
Il me répondit, avec un signe de tête vers l'Occident:
—Là-bas!