Et il expliqua:

—Je pars ce soir pour le front. Avant, j'ai voulu, comme vous, revoir tout le Bosphore...—il baissa la voix:—revoir tout le Bosphore ... avec elle...

Étonné, je regardai autour de nous, et je ne vis personne. Mais, des yeux, il me montra le salon des hanoums, le salon des dames turques voilées, le salon interdit aux hommes, à tous les hommes, musulmans aussi bien que chrétiens.

—Elle est là,—murmura-t-il.

Je me taisais. Que dire, cette fois encore? Une angoisse de pitié serrait ma gorge.

Lui reprit, un peu plus haut:

—Oui, très cher! elle est là!... Ah! dieux! quelle faillite!... Tous nos espoirs, toutes nos chimères, tous nos enthousiasmes, ils sont là, eux aussi: dans le salon clos, sous le tcharchaf!—Et ils n'en sortiront plus, plus jamais!... Vous vous rappelez, notre réveillon du café de Paris? Vous avez eu raison, encore, ce soir-là! Pauvre révolution turque, si noblement commencée! Pauvre nation chimérique, qui voulait vivre, respirer, être libre, être grande! Union, Progrès! Ah! l'Europe y a vite mis bon ordre...

Je lui pris la main droite, et je comptai sur ses doigts:

—Arif, de 1908 à 1912, quatre ans. De 1789 à 1793, quatre ans. Vous n'en êtes qu'à 1793. Patience! Ce ne fut qu'en 1796 que Bonaparte vint.

—Parbleu!—dit-il,—Bonaparte! Vous, on vous a laissé le temps de l'attendre! Nous, l'Europe n'aura garde!