Benké, calmé par ce nouvel exploit, quitte alors la montagne et se retire à la capitale. Sa mère adoptive, la vertueuse Sammi, avait quitté ce monde, et notre héros se trouve seul. Il sent son âme envahie par une passion de batailles. Se battre, se battre encore, se battre toujours: tel est l'idéal vers lequel convergent tous ses rêves. Son humeur querelleuse lui suggère une idée infernale. Il ira tous les soirs se poster sur le pont de Gojô. Là passent incessamment des hommes d'armes et des porteurs de sabre. Il les provoquera, les jettera par terre, les tuera s'il le faut et leur prendra leurs armes. Il ne s'arrêtera qu'après s'être emparé de mille sabres, qu'il pourra contempler comme trophées de ses victoires… ou bien, il s'arrêtera encore si jamais il lui arrive, ce qui ne lui est pas encore arrivé, d'être terrassé à son tour par un adversaire supérieur: tel fut le plan qui germa dans cette tête diabolique.
Benké se rendit donc chaque soir sur le pont de Gojô. Dès qu'il voyait passer un homme portant un sabre il l'insultait, lui cherchait querelle, le provoquait à la lutte. Celle-ci n'était généralement pas longue. Benké restait toujours victorieux et les sabres, pris un à un, s'entassaient.
Il possédait déjà 999 sabres, qu'il avait ainsi arrachés à tout autant de guerriers. Il ne lui en manquait plus qu'un pour arriver au nombre au bout duquel il devait cesser ses querelles et prendre son repos.
C'était le soir du quinzième jour du huitième mois. Benké s'était, comme à l'ordinaire, rendu sur le pont de Gojô. La lune, pleine et brillante, se reflète poétiquement dans les eaux limpides de la rivière. Benké, appuyé sur le parapet du pont, tenant à la main son sabre favori à l'aide duquel il a terrassé tant d'adversaires, contemple le paysage. Il attend, tranquille et sûr, le millième malheureux dont il pourra saisir l'arme pour compléter son trophée.
Tout à coup retentit dans le lointain un son mélodieux de flûte champêtre.
– Voilà quelque mendiant! pense Benké.
Le son se rapproche. Au bout de quelques instants, une forme humaine apparaît à l'entrée du pont. La taille est petite, la tête enveloppée d'un voile blanc, les pieds sont chaussés de gheta laqués en noir:
– C'est une femme! pense Benké.
Et comme jamais il n'a cherché querelle à une femme, il s'apprête à la laisser passer. Mais voilà que cette prétendue femme s'approche du géant, tout en jouant de la flûte, et d'un coup de pied adroit jette à terre le sabre qu'il tenait à la main.