Les bonzes qui desservent le temple sont plus sensibles qu'elle aux pieux concours des foules; ce n'est pas sans plaisir qu'ils entendent résonner sur les dalles le bruit continuel des petits sous de cuivre.

Un pèlerin qui aurait, un certain soir, passé la nuit dans le temple, eût assisté à une scène étrange et mystérieuse. Il eût vu surgir de tous côtés une multitude de petits êtres à quatre pattes, à la queue longue et écailleuse, aux poils noirâtres ou cendrés.

Il les eût vus se masser devant la statue de Couannon, joindre leurs deux pattes de devant dans l'attitude de la prière, et se prosterner en poussant des cris plaintifs à fendre l'âme. C'était une famille de rats.

Le chef de la famille s'avança lentement sur le front de la troupe.

Le plus âgé d'entre eux, le chef de la famille, s'avança lentement sur le front de la troupe; puis, après avoir fait les trois prostrations d'usage, il formula à haute voix la prière suivante:

– O bonne et compatissante déesse, vous que les hommes appellent la déesse de la pitié, ayez pitié de notre infortune et écoutez nos malheurs! Vous n'ignorez pas sans doute que, depuis un temps immémorial, notre famille habite le vaste grenier d'un gros marchand de riz. Nous avons toujours vécu là, heureux et tranquilles, engraissant tous les jours, et nous multipliant à foison. Car, jusqu'ici aucun chat n'est venu troubler notre existence.

Or, il y a quelques jours, poussé par je ne sais quel caprice, notre propriétaire s'est procuré un chat de taille respectable et d'une habileté extraordinaire. Cet éternel ennemi de notre race s'est mis à nous livrer une chasse sans trêve et sans merci. Un soir, c'est une de nos jeunes filles, que nous aimions tendrement, qui disparaît pour ne plus revenir. Le lendemain, c'est une de nos femmes; puis vient le tour d'un père ou d'une mère, d'un oncle ou d'une tante, d'un cousin ou d'une cousine. Chaque nuit est pour l'un ou l'autre d'entre nous fatale et mortelle. Si les choses continuent de la sorte, nous sommes destinés à disparaître l'un après l'autre, et à nous éteindre pour toujours.

Ne sachant plus comment faire, nous recourons à vous, ô bonne et charitable déesse. De notre ennemi mortel, de ce chat sanguinaire, déesse délivrez nous!

Telle fut la prière du chef. A peine eut-il fini, que tous les rats se prosternant, se mirent à pousser des cris déchirants et à verser des larmes abondantes.