Le lendemain, quand il se lève, quelle n'est pas sa colère de voir un des objets auquel il attachait du prix, rongé par ces dents qui ne savent rien épargner; tantôt c'est un Kakemono qu'il destinait comme cadeau à un ami; tantôt c'est un des livres dont son fils se servait à l'école, ou une ceinture de soie que sa fille par mégarde avait laissé traîner dans un coin de la chambre. Un jour, c'est la porte du buffet sur laquelle vos dents ont laissé des traces désastreuses, ou la cloison de papier déchirée en plusieurs endroits. Un autre jour, c'est le beau coussin que l'homme ne présente qu'aux visiteurs de marque. Tout cela, sans parler des dégâts que vos dents font à la cuisine.

Les rats déménagèrent.

Voilà pourquoi l'homme se fâche; voilà pourquoi votre propriétaire, ayant résolu votre perte, s'est procuré un chat.

Croyez-moi, mes amis, faites-vous arracher ces dents, qui sont cause de tous vos malheurs. Alors, vous pourrez vivre tranquilles et vous multiplier à loisir.

Quand la grenouille eut fini de parler, les rats se consultèrent. Fallait-il obéir au conseil de la déesse, et se faire arracher les dents? La discussion fut longue. Le pour et le contre furent pesés.

– Que ferons-nous donc sans nos dents? tel fut le cri qui partit de toutes les bouches.

Finalement le vote eut lieu. Il n'y eut pour la suppression des dents que la voix de quelques vieilles grand'mères dont les dents étaient déjà tombées. La majorité se prononça en faveur de leur conservation. Comme compensation à la chose, il fut résolu qu'on déménagerait le soir même, et qu'on irait ailleurs chercher une demeure plus sûre.

Ce soir-là, en effet, les rats déménagèrent, emportant leurs effets et leurs provisions. On ne les revit plus au temple. Et le marchand de riz se félicita chaudement de s'être procuré un chat.

Les Fraises de décembre