Comme parents, Jiro possède une tante déjà âgée. Elle en est à son huitième mari, nourrit six enfants et ne désire pas en augmenter la collection. Il a aussi une sœur aînée. Celle-ci a épousé en secondes noces un employé de la Banque, lequel a filé en Chine, emmenant sa femme et une partie de la caisse. Enfin, il reste un oncle, gros marchand de riz, qui n'a pas d'enfants. C'est lui qui adopte l'orphelin. Jiro s'installe donc dans la maison de son oncle, et continue à vivre et à s'amuser.

Jiro était orphelin.

Un jour, il lui vient une vague idée de se faire une petite fortune, de reprendre son indépendance et d'échapper à la trop vigilante tutelle de son oncle. L'idée, d'abord vague, s'éclaircit, s'affermit, se développe. Mille projets se succèdent, mais à peine échafaudés, ils croulent, parce qu'ils n'ont pas de base.

Un capital! Un petit capital! Que faire si l'on n'a même pas un petit capital?

– Ah! si j'avais seulement quelques sous pour commencer! se dit et se répète Jiro à chaque projet qui survient.

Puis, tout naturellement, la question se pose:

– Comment faire?

Un jour, une idée subite traverse son esprit et l'illumine comme un éclair. Dans le même village que lui, habite un brave vieillard du nom de Bacayémon. Ce vieillard est l'honnêteté même, et de plus, c'est un fervent bouddhiste. Il croit à la métempsychose. Là-dessus ses opinions sont on ne peut plus arrêtées. Aussi, ne se hasarde-t-il jamais à manger de la chair d'un animal quelconque, voire même du poisson. Il craindrait d'engloutir par le fait l'âme de quelqu'un de ses ancêtres. Il se laisse volontiers dévorer par les insectes, il se ferait un crime de les écraser, de peur d'écraser en eux quelque vieille connaissance. Les rats ont beau jeu dans sa maison. Les tuer serait commettre un assassinat. Qui sait si dans le corps de ces petits rongeurs, ne loge pas l'âme de quelque ancien grand homme?

Le brave Bacayémon possède une truie qu'il nourrit et engraisse avec le plus profond respect et la plus grande affection, persuadé que sous son épaisse enveloppe se cache l'âme de quelque ancien monarque.