Tout le monde fut d'accord, et nous passâmes dans ce délicieux bassin revêtu de stuc; il était ombragé par un grand platane, deux sycomores et deux grands saules pleureurs; le jasmin et le chèvrefeuille s'élevaient autour de leurs tiges, et, s'étendant d'un arbre à l'autre, formaient des festons parfumés; à quelques pas de là, des touffes de seringa sortaient d'une haie de rosiers de diverses espèces auxquelles se mêlaient l'aubépine, l'acacia rose et l'épinevinette; la violette, la pensée, l'anémone et l'odorante jonquille couvraient le gazon qui séparait la haie du canal; et les pois de senteur se ramaient autour de la tige élevée de la tubéreuse; plus loin, des bancs de mousse à travers laquelle percent la pâquerette et l'armoise, offrent un siège doux et frais à la nymphe qui, sortant de l'onde, veut se sécher et s'essuyer avant de reprendre ses habits. C'est là que nous allâmes chercher à nous délasser de nos agréables fatigues; l'Albane et Boucher se seraient trouvés contents, s'ils avaient été admis; quel travail pour leur ingénieux pinceau! chacune de nos belles leur aurait fourni vingt académies; ils auraient cru voir Thétis au milieu de ses naïades recevant Phoebus, tandis que les heures détellent son char. Valbouillant avait l'air de Comus chargé de préparer le festin, pendant qu'en folâtrant près des belles nageuses, je ressemblais au dieu dont les ailes aux talons annoncent l'emploi sur les pas du prélat. Nous nous hâtâmes de nous plonger dans l'onde limpide, qui ne faisait que rafraîchir les charmes de nos nymphes sans les voiler; les peignoirs qu'elles avaient quittés étaient remplacés par les boucles éparses de leurs cheveux qui formaient un vêtement transparent aux contours arrondis de leurs tailles élégantes; l'eau ne s'élevait qu'à la hauteur de leur sein; elles se baissaient parfois pour en avoir jusqu'au menton, et quand elles se relevaient, l'humidité qui restait sur l'ivoire de leur gorge appétissante ressemblait à ce frais duvet qu'on aperçoit sur la prune dans la maturité et qu'on appelle la fleur. Avec quel empressement nos lèvres enflammées couraient la recueillir; que de bonds, que de folies nous fîmes dans ce délicieux bassin.
Nos quatre naïades étaient belles, mais toutes d'un genre de beauté différent; la signora Magdalani, d'une taille au-dessus de la moyenne, avait approchant les formes que nous fait admirer Raucourt dans le rôle de Didon, et ses longs cheveux châtains relevaient l'éclat d'une peau d'un blanc de lait, sillonnée de veines d'azur; son embonpoint lui rendait la fraîcheur que le grand usage des plaisirs lui aurait fait perdre si elle avait conservé la taille svelte qu'elle avait à vingt ans. Laure, plus petite, mais agréablement coupée, voyait flotter sur sa gorge naissante une forêt de cheveux blond cendré: ses yeux étaient bleus, ses longues paupières et ses sourcils bien arqués étaient de la couleur de l'ébène; et d'ailleurs elle méritait, mieux que jadis l'Athérenin, le beau nom d'as de pique. Je ne répéterai point ici le tableau de Mme Valbouillant, ni de la gentille Babet; la première, on le sait, a des jumelles qu'on ne peut pincer, des dents de perles et le regard humide de la volupté prête à toucher le but, et Babet, avec ses yeux noirs, ses cheveux châtains, avait l'air d'Hébé réveillant le dieu de la force.
Après mille agaceries réciproques, Mme Valbouillant, poursuivant la jeune Laure en folâtrant comme Sapho le faisait d'ordinaire avec ses compagnes, la renversa sur une touffe de roseaux, et nous fit apercevoir le carmin et la rose au milieu de son spadille. Pendant ce temps Valbouillant accourt, et tournant la chanoinesse de côté, se coulant sur le dos, s'insinue dans le losange vermeil, dont sa femme continuait de chatouiller le sommet; l'évêque, à son tour, étend Babet à côté des combattants, de manière que l'officieuse main de Babet rendait à sa maîtresse tout ce que celle-ci prêtait à Laure; et pour compléter le groupe, la signora Magdalani, se courbant sur les reins de son frère, m'offrit une double route aux plaisirs. Je commençai le sacrifice dans l'arrière-temple, et j'achevai ma libation dans le vrai sanctuaire. La fraîcheur de l'eau, l'ardeur de nos désirs, par leur contraste heureux, aiguisèrent la volupté, et nous convînmes, d'une voix unanime que jamais on ne pouvait éprouver d'ivresse plus délicieuse.
Nous sortîmes du bain aussi frais qu'en y entrant; nous vidâmes sur le rivage le bol de punch qui s'y trouvait préparé. Je fus l'échanson et l'on trouva que j'avais autant de grâce à remplir mes fonctions que le prince phrygien qui servait le nectar à Jupiter.
Nos belles reprirent leurs peignoirs et nous de légères robes de taffetas. Rentrés au salon, nous échangeâmes les plus douces caresses. La signora Magdalani observa que la société, toute charmante qu'elle fût, péchait en ce qu'il y avait plus de consommatrices que d'objets de consommation, et que d'après toutes les proportions physico-mathématiques, tout serait plus dans l'ordre s'il se trouvait six hommes et quatre femmes, et qu'il fallait, pour le bien de la paix, doubler le nombre des collaborateurs.
L'évêque, tout en reconnaissant l'évidence du principe, opposa la difficulté de faire cette opération sans compromettre sa réputation, qui était la base de l'aisance de sa famille. La signora, confuse, ne savait que répondre, quand Laure élevant la voix rappela à son oncle les bijoux qu'il avait eu la complaisance de lui faire passer de la part de sa tante la Visitandine. Le bon prélat sourit, la société le pressa, et il dit à sa nièce de produire ces bijoux si elle les avait encore. — Si je les ai! ils ont été ma consolation depuis que vous me les avez donnés. Et elle tire de sa poche les deux plus beaux simulacres que l'art ait produits pour suppléer à la faiblesse humaine. Des tubes d'étain, rivaux de la nature, recouverts d'un velours incarnat, garnis d'un piston pour lancer à volonté du lait chaud. La pieuse abbesse des Visitandines, empressée de fournir à leurs besoins, avait prié le prélat, son cousin, de lui en procurer de différents calibres pour les postulantes, les novices et les professes, et pour être assurée que sa communauté ne chômerait point, elle en avait mis un nombre en réserve, qui, le fanatisme religieux se ralentissant, et chaque nonne en étant fournie, lui restait en magasin. Le prélat, voyant les besoins de sa nièce chérie, en avait demandé deux, et la bonne religieuse, pleine de zèle pour le salut de sa parente, avait garni les ceintures auxquelles ils étaient attachés, d'agnus dei, de bois bénit et de bois pourri, qu'elle avait honoré du nom de bois de la vraie croix, pour élever vers Dieu ses idées quand elle ferait usage de ce consolateur des recluses.
La lubrique assemblée admira le génie de l'inventeur et le talent supérieur de l'ouvrier dans l'exécution. L'espiègle Babet voulait à l'instant entourer ses reins de la sacrée ceinture; mais sur la représentation de la chanoinesse, elle en différa l'usage jusqu'à ce que le lait nécessaire fût préparé et parvenu à la chaleur convenable.
Pour attendre patiemment que tout fût prêt, on proposa que nos belles fissent le récit fidèle de leurs aventures. La proposition fut généralement acceptée, et la signora Magdalani, comme la doyenne, commença en ces termes:
"Ma mère perdit la vie en me donnant le jour; mon père m'envoya près de ma tante, dans son petit castel aux environs de Nice. Ma tante, n'ayant rien de mieux à faire, s'était jetée dans la dévotion et passait la journée à l'office ou à médire avec ses voisines. On m'avait appris les litanies de la Vierge, et je prononçais avec toute l'emphase convenable: 'Tour d'ivoire, priez pour nous; rose mystique, priez pour nous.' Mais, de bonne foi, je n'attachais aucune idée à ces vocatifs décousus. Ma tante cependant s'applaudissait de ses talents pour enseigner, et de mes dispositions à m'instruire, parce qu'à douze ans je savais par coeur les sept psaumes en latin, le Salve Regina et l'Angelus. Quand ma tante était sortie, dès que j'avais fini l'ourlet qu'elle m'avait donné à faire, — car j'apprenais aussi la couture, — je courais dans le jardin pour m'amuser avec les enfants du jardinier. Marcel, l'aîné, était un petit polisson d'environ quinze ans, au teint animé, aux yeux vifs, aux reins souples et à l'épaule large. La gouvernante du curé, veuve du sonneur, femme entre quarante et cinquante ans, avait pris soin de l'instruire et s'était fait payer ses leçons. Mais je parus, et mes appas naissants piquèrent sa curiosité plus que les charmes surannés de son institutrice; il cherchait impatiemment l'occasion de me faire part des connaissances qu'il avait acquises et je volais au-devant de l'instruction. Un soir que je me promenais dans le jardin où il plantait une planche d'escarole, je l'observais fourrant dans les trous qu'il avait faits avec le plantoir les racines des légumes qu'il venait d'arracher. Je lui fis quelques questions, il y satisfit avec la simplicité de son âge et de son éducation; puis me regardant avec feu, quoique les yeux à demi baissés: — J'ai, dit-il, un autre plantoir, qui vaut bien mieux. — Eh bien, voyons, comment t'en sers-tu? — Oh! ce n'est pas en pleine terre, c'est dans les serres chaudes qu'on en fait usage. — Eh bien! nous sommes tout auprès, voyons. — Volontiers, dit-il, suivez-moi. L'ardeur de m'instruire m'y fit consentir. Y étant entrée: — Voyons ton plantoir? — Soit. Il me renversa sur une couche, et d'une main découvrant le terrain qu'il voulait cultiver, de l'autre il découvrit ce merveilleux plantoir. Surprise, j'y portai la main: — Qu'il est ferme, lui dis-je, il doit entrer bien avant. Mais où est le plant? — Tout, dit-il, est renfermé dans ce plantoir, il perce, il plante, il arrose. — Eh bien! voyons comment tu t'y prends.
"Je croyais qu'il allait l'enfoncer dans le terreau de la couche; mais le fripon, profitant de ma position, se précipite dans mes bras, passe mes pieds sous les siens, m'attire à lui, et, rassemblant tous ses efforts, pénètre, en renversant les obstacles, dans le réduit où dormait encore la volupté; il la réveille, précédée par la douleur. Je fais des efforts pour m'échapper, mais ses bras nerveux les rendent vains. Je reste clouée sur la couche, me résignant à souffrir quoique impatiemment; mais bientôt la douleur s'affaiblit et disparut par degrés. Cet hôte qui m'avait paru si terrible dès l'abord, devint à mes yeux un commensal dans la société duquel on pouvait se plaire, et je désirais moins sa retraite. Petit à petit, je pris mon mal en patience et je craignis qu'il ne quittât le brûlant séjour dont il faisait alors mes plus chères délices; mon ivresse s'accrut et ne se calma que par la voluptueuse émission d'un baume qui, soulageant mes blessures, me fit aussi répandre intérieurement les larmes les plus douces. Sa fureur étant calmée, le plantoir sortit dans un état moins menaçant; je fus surprise de la souplesse qu'il avait acquise, je le touchai avec étonnement et je vis avec effroi qu'il était teint de mon sang; mais je lui pardonnai sa barbarie, et j'étais affligée de l'état d'abattement dans lequel il se trouvait.