Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si touchante pour moi, M. le duc d’Orléans nous quitta en nous annonçant qu’il allait chercher madame la duchesse d’Orléans ; il vint presque aussitôt en la tenant par la main. Cette princesse s’avança, elle me fit l’honneur de m’embrasser, en me disant qu’elle désirait depuis longtemps me connaître, et elle ajouta : « Car il y a deux choses que j’aime passionnément, vos élèves et vos ouvrages. »
Avec les Cent Jours l’annonce de l’arrivée de Bonaparte me jeta dans de nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup à Paris ; on s’attendait à des combats, à du sang versé, à des vengeances ; il n’y eut rien de tout cela. En revenant en France, Bonaparte montra un courage qui fit perdre le souvenir de la déroute de Russie ; il entrait sans aucune suite dans les villes ; il se précipitait seul au milieu des multitudes de peuple assemblées pour le voir ; et sa tête était à prix. Cette conduite hardie, ce succès incompréhensible, sans armée, sans soldats, et d’un autre côté l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour favoriser son audace ; il annonça partout des sentiments pacifiques et généreux.
Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y a une sorte de magie dans les choses audacieuses et extraordinaires. Les conquêtes et les victoires de l’empereur ne m’avaient point éblouie, mais toutes les circonstances qui accompagnèrent son retour me séduisirent, et j’admirai, dans cette occasion, son caractère et son triomphe.
Je fis connaissance, dans ce même temps, avec deux personnes auxquelles je me suis fort attachée : madame la maréchale Moreau, et madame Récamier.
Madame Récamier fut très assidue dans les visites qu’elle me rendit ; elle est charmante à voir, et plus charmante encore à connaître. Il y a tant de douceur dans son caractère, tant de calme dans son âme qu’elle a conservé presque toute la fraîcheur et le charme de sa première jeunesse. La dissipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute capacité d’application pour les occupations sérieuses, bien que née avec beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche pas de donner de tendres soins à l’éducation de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je trouvai un grand plaisir à la seconder à cet égard ; nous convînmes que je donnerais des sujets de lettres à ces jeunes personnes ; que chacune m’écrirait deux fois la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres corrigées ; ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les deux avaient de l’esprit et d’excellents sentiments ; elles ont parfaitement profité de mes leçons.
Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois à Coppet, chez madame de Staël, me conta un grand nombre de particularités sur la vie qu’on y menait. On s’assemblait les soirs autour d’une grande table, sur laquelle étaient posées autant d’écritoires et de feuilles de papier qu’il y avait de personnes ; on gardait un profond silence, et, au lieu de se parler, on s’écrivait ; on choisissait sa correspondance, et on se jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui ne se lisaient jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement des yeux. On peut croire, sans jugements téméraires, que cette table mystérieuse a été le théâtre d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond que de la galanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à madame Récamier d’écrire sa vie, dont j’ai fait en effet une nouvelle véritablement historique, assez longue, et que je crois intéressante ; je la lui ai donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune espèce de copie, ni de brouillon.
L’exécrable attentat qui priva la France du duc de Berry, l’héritier du trône, eut lieu le 13 février 1820. Sa mort fut sublime ! La magnanimité, la sensibilité touchante, la piété et le courage qu’il montra dans ses derniers moments ne peuvent être exprimés. La consternation fut générale parmi le peuple et dans toutes les classes.
Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui firent l’ouverture de son corps dirent que, anatomiquement parlant, il était impossible qu’il eût pu survivre quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il y survécut six heures et demie, avec toute sa tête et sa présence d’esprit jusqu’au dernier moment. C’est un miracle de la grâce divine. M. Dupuytren, qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime. Madame la duchesse de Berry montra dans cette occasion une sensibilité et une élévation d’âme qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur de toute la famille royale fut bien touchante.
J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de cette horrible catastrophe, mademoiselle d’Orléans ainsi que M. le duc d’Orléans : l’un et l’autre me contèrent une infinité de traits intéressants de la mort et des sentiments sublimes de monseigneur le duc de Berry. Les dames de madame la duchesse de Berry, qui accoururent dans ce moment fatal, étaient en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal ; elles étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants : elles entourèrent dans ces costumes le lit du prince à l’agonie, et la robe blanche de madame la duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de sang ; les princesses mêmes en avaient des éclaboussures sur leurs vêtements. Pendant ce temps, à deux pas de cette scène d’horreur, l’opéra continuait : on chantait et on dansait ; quand dans le premier petit salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince, on ouvrit une porte pour donner de l’air, on entendit distinctement l’orchestre et les voix.
M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer une brochure qu’il fit après la mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéressant écrit est un monument précieux par les faits qu’il contient, par le talent et la pureté de principes qui ont illustré les ouvrages précédents du même auteur.