J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la duchesse de Berry, et même feu monseigneur le duc de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de me voir ; il m’eût été bien facile de profiter de cette bonté qui, malgré toute ma sauvagerie, m’eût procuré une grande satisfaction ; mais si j’eusse eu l’honneur d’approcher quelquefois de madame la duchesse de Berry, on m’aurait supposé, en dépit de ma caducité, des desseins ambitieux que, même à trente ans, j’aurais été bien incapable de former. Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai dû renoncer au bonheur de voir et d’entendre cette héroïne de la sensibilité, du courage et du malheur le plus tragique.

Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai toujours trouvé M. de Valence très modéré dans ses principes politiques : il voulait sincèrement la paix intérieure et le maintien de tout ce qui existait ; mais sa société n’était composée en général que de ceux qu’on appelait alors des libéraux ; et la mienne ne l’était que de ceux qu’on nommait ultras. Au milieu de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je ne parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait jamais un mot sur ce point. Parmi les personnes qui venaient chez M. de Valence je distinguai M. de Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait, auquel on n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une grande place, que d’être trop poli, reproche bien nouveau et bien honorable à un homme en place ; d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante et généreuse : quand il était grand chancelier de la Légion d’honneur, il donnait de sa bourse des sommes considérables en pensions aux officiers malheureux de cette Légion, en leur faisant croire que ce bienfait leur était accordé par le gouvernement ; enfin il est savant et modeste et, ce qui est encore un titre auprès de moi, il aime passionnément la musique et compose avec beaucoup de talent.

M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux et d’un goût sévère, est d’une vivacité qui contraste agréablement avec son esprit solide et réfléchi. Par un hasard singulier et romanesque, et par une confidence qu’il ne pouvait se dispenser de me faire, j’ai eu l’occasion de connaître avec une entière certitude qu’il n’est point d’âme plus sensible et plus désintéressée que la sienne. C’est une découverte qui m’enchantera toujours, quand elle sera relative à une personne dont on doit admirer les talents. Je n’en dirai pas davantage ; j’ai promis le secret sur les détails touchants qui expliquent ce fait.

Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le duc de Bassano et, me trouvant plusieurs fois à table à côté de lui, nous avons beaucoup causé ensemble et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours suivi constamment Napoléon dans ses campagnes, et il en a profité, en voyant toutes les choses curieuses et intéressantes qui se trouvaient dans les lieux qu’il a parcourus ; en suivant Napoléon, comme ministre et comme courtisan, il s’instruisait comme aurait pu le faire un littérateur ou un ami passionné des arts. Il rend compte avec une extrême justesse d’esprit de tout ce qu’il a vu ; il sait donner à ses descriptions un intérêt particulier, et l’on sent qu’elles sont parfaitement véridiques.

Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne connaissance d’émigration, M. Dampmartin, connu par quelques ouvrages historiques estimables ; sa conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse ; j’en ai déjà parlé : nous fûmes enchantés de nous revoir. Je ne connais pas de société plus douce et plus agréable que celle de M. Dampmartin ; et ceci est un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui pourrait avoir si justement des prétentions à l’esprit, c’est-à-dire le désir malheureux de briller dans la conversation.

Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux dames étrangères charmantes ; l’une madame la comtesse de Potocki, femme du comte François Potocki, et l’autre une Polonaise, madame la comtesse d’Orlofka. La première est petite-fille du prince de Ligne ; ce titre seul avait de l’intérêt pour moi ; d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a, ainsi que madame Orlofka, un naturel charmant ; il faut convenir que le naturel n’est très aimable que lorsqu’on y joint beaucoup d’esprit et la délicatesse qui l’empêche de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté. M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits que j’aie connus, et sans aucune pédanterie ; je passai des heures fort agréables avec ces trois personnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans aucune espèce de recommandation, et que je reçus uniquement sur leur bonne mine ; elles sont sœurs et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne ; elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, Éléonore Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours sur le sommet de leur montagne ; elles étaient menacées d’un grand malheur : miss Ponsonby est hydropique ; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. Ces héroïnes de l’amitié, vivant depuis trente ans dans cette solitude, n’en ont pas découché une seule fois.

J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point oubliée ; elles avaient toujours dans leur salon un petit portrait en miniature de mademoiselle d’Orléans, que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles montrèrent à ces dames tous mes ouvrages magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.

Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant : c’était un tapis pour mettre devant un lit ; ce tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue ; cela est superbe et d’un agrément infini. Comme il y a près d’un demi-siècle que j’ai renoncé à l’élégance, ce beau tapis serait fort déplacé dans ma chambre ; j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, en lui mandant que cette offre était une préférence et non un sacrifice ; car, en effet, si elle n’en eût pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un autre ; mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé qu’à mademoiselle d’Orléans, qui a toujours été d’une modestie, d’une simplicité remarquables, en possédant les avantages en tout genre qui pourraient donner de l’amour-propre ; j’aimais à penser qu’elle foulerait aux pieds chaque jour le symbole et l’attribut de l’orgueil.

Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un petit séjour de trois semaines, dans la seule intention d’être utile à mon petit-fils, en amenant M. de Valence à une conciliation ; cette affaire traînant en longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez lui ; d’ailleurs M. de Valence avait pris pour moi ce sentiment passionné que les personnes sérieusement malades ont toujours eu pour moi ; ce fut ainsi que, dans ma jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, qui ne m’avait jamais montré que de la malveillance, devenue très malade, me fit écrire par son beau-père une lettre pathétique pour me conjurer d’aller la voir, afin, disait-elle, de lui donner la consolation de m’exprimer, avant de mourir, tous ses sentiments ; confondue de cette bizarrerie, je crus cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, parce qu’elle était dans un état fort dangereux ; elle me reçut avec des transports inouïs, et me soutint qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout ; comme je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de la croire, et pendant deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins ; elle recouvra la santé, retourna dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle ne se fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans l’émigration, madame Cohen, très malade d’une hydropisie incurable, prit pour moi la même affection, et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin de pierreries pour m’engager à rester à Berlin. Je pourrais citer encore d’autres exemples de mon ascendant sur des malades, mais je ne parlerai plus que de M. de Valence ; il me répétait sans cesse que, si je l’abandonnais, il mourrait ; Bourdois, son médecin, me disait qu’il était dans un état dangereux, et je restai ; cependant, pour ne point lui être à charge, j’avais renvoyé ma femme de chambre ; je n’étais servie que par les personnes de sa maison, mais qui toutes étaient à mes ordres avec un zèle qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur avait déclaré que celui qui me donnerait le moindre sujet de mécontentement serait renvoyé sur-le-champ ; je n’en ai point fait renvoyer et, tout au contraire, il en a conservé plusieurs à mon instante prière ; j’avais une demoiselle de compagnie, et je l’envoyais tous les jours prendre ses repas à une table d’hôte dans une maison attenant à la nôtre, et tenue par des personnes très distinguées, mais ruinées par la révolution. Quant à ma nourriture, sa partie la plus chère est dans mes déjeuners, et je me les fournissais moi-même. M. de Valence, pendant trois mois, fut assez malade pour se condamner lui-même à la diète la plus austère, et à ne plus se mettre à table ; alors, ne voulant pas que l’on fît une petite cuisine à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie dîner à la table d’hôte chez nos voisines ; j’y trouvai très bonne compagnie, une conversation fort agréable, et un beau jardin dont nous avions la jouissance, avant et après le dîner ; je n’ai jamais vu de table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air en Allemagne, et dont les maîtresses de la maison fissent les honneurs avec tant de noblesse et d’agrément ; cet établissement dure toujours ; il mérite bien d’être recommandé aux étrangers.

J’avais choisi un logement chez M. de Valence ; une vue admirable, un beau balcon, une très grande chambre me tentèrent ; mais cette chambre était au cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient me voir ; car pour moi, je préfère toujours, à cause du grand air, les étages élevés, que je monte encore sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint me voir dans cet appartement ; il avait quatre-vingt-huit ans et il était asthmatique ; il était dans un si terrible état en entrant dans ma chambre, que je crus qu’il allait y expirer ; cette visite, qui me fit tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement ; je descendis à l’entresol ; c’était un joli appartement composé de plusieurs pièces fort bien arrangées, mais les plafonds en étaient si bas qu’on y respirait à peine ; d’ailleurs la chambre à coucher était posée sur la voûte et j’avais au chevet de mon lit une pompe qui me réveillait à la pointe du jour ; les secousses données par cette pompe et celles des voitures qui passaient sous la voûte m’attaquèrent cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement le sommeil. Je passais une grande partie de mes journées dans la chambre de M. de Valence. J’y étouffais et ma santé dépérissait visiblement ; portes et fenêtres en étaient hermétiquement fermées ; la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque temps, grâce à l’habileté de M. Bourdois et à ma surveillance sur son régime ; il se remit à table ; bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on jouait très gros jeu ; ce qui ne tarda pas à lui faire grand mal.