Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par madame Chéradame, qui a un fort beau talent ; je suis représentée jusqu’aux genoux, écrivant pendant la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour ; cette idée est de Paméla ; je fis mettre sur la table, à côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit : Évangile ; parce qu’en effet la morale de tous mes ouvrages a toujours eu pour base les préceptes sacrés de ce livre divin. Il y a derrière moi une harpe dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à me faire peindre à mon âge, mais M. de Valence désirait mon portrait, et je le fis faire pour lui, avec d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant de quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui fût agréable, et je joignis à ce don une très belle miniature que j’avais encore, et dont il avait envie.

M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait régulièrement à la Chambre des pairs pour le procès de Louvel ; j’étais cruellement impatientée lorsque j’entendais un grand nombre de personnes qui avaient, comme tout le monde, la plus grande horreur du crime de ce scélérat, admirer néanmoins ses réponses et son impassibilité ; cette manie de s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est devenue très commune ; pour moi, je trouve fort simple qu’un athée du peuple, ennuyé du travail, de la misère et de son existence, incapable d’ailleurs de sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et soit même satisfait de rentrer, comme il le croit, dans le néant. D’ailleurs, cet infâme assassin trouve une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il cause ; il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile indifférence ; l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure lui donne au plus haut degré le stoïcisme de l’athéisme et de la stupidité.

Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, il y en eut encore plusieurs, non du peuple, mais de presque tous les étudiants et les écoliers de Paris : le mépris de l’autorité royale me parut d’un bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma santé se dérangeait beaucoup, mais je n’en travaillais pas moins ; et j’eus une peine très vive, celle de voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je craignais qu’elle ne prolongeât davantage son séjour en Franche-Comté, malheureusement je ne me trompais pas.

Louvel fut condamné à mort : il se laissa défendre sans interrompre ses défenseurs. Il avait quelque espérance confuse qu’on pourrait lui faire grâce ; on s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir ses réponses ; on aurait voulu pouvoir lui prêter des réponses romaines, tout cela sans mauvaise intention, mais par l’effet du goût naturel qu’on a depuis longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai jamais vu dans cet assassin que le dernier degré d’une brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfaronnade. Après avoir appris son jugement, il demanda des draps fins, car il voulait passer une dernière bonne nuit et bien dormir. Je suis encore très persuadée qu’il espérait qu’une émeute le sauverait dans le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice, et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût questionné encore dans ce moment, il aurait eu un langage bien différent. Je fus surprise qu’on eût omis de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières, d’autant plus qu’il avait voyagé en Allemagne ; et l’on sait qu’il y a dans ce pays des sociétés ténébreuses desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre autres Sand.

Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré toutes ses rodomontades, il était d’une excessive pâleur et dans un grand abattement ; il y avait une foule immense pour le voir passer : tout le monde le regardait avec horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, il était près de s’évanouir ; il fallut que deux personnes l’aidassent à y monter. Le soir, tout était parfaitement tranquille dans Paris.

Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry vint une loi sur les élections, et ensuite une nouvelle conspiration contre toute la famille royale, qui produisit un grand procès qui occupa tout le monde exclusivement ; tout cela joint à la révolution d’Espagne, à celle de Naples, à celle qui semblait menacer tous les royaumes, acheva bien naturellement d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne m’en étonnai pas.

J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi souvent que me le permettaient mes nombreuses occupations. Je lui portai un jour pour l’amuser un gros volume de plantes peintes par moi que je venais d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté trente ans de recherches ; c’est un gros livre in-4o, contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé dans la Bible et dans les vies des saints, que j’appelle : 1o l’Herbier sacré ; 2o l’Herbier de la reconnaissance et de l’amitié, contenant les plantes qui portent les noms de personnages fameux ; 3o l’Herbier héraldique, contenant toutes les armoiries de la noblesse française qui offrent une ou plusieurs plantes ; et 4o l’Herbier d’or, toutes les plantes d’or dont il est parlé dans la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien répété dans ce livre de ce que j’ai dit dans ma Botanique historique et littéraire, qui est imprimée : le travail de mon livre est tout autre chose : j’en ai dessiné et peint toute seule, sans aucune espèce d’aide, toutes les plantes, et en outre j’ai orné le texte d’une infinité de vignettes et de culs-de-lampe. J’oublie de dire qu’à l’Herbier héraldique je mis sur le revers des pages un grand nombre de devises anciennes tirées du règne végétal, et les ordres anciens qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour toute grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr. ; tous ceux qui l’ont vu, et même des artistes, en furent charmés. M. le duc de Richelieu, qui le vit chez madame de Montcalm, en parut enchanté ; il se chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque particulière ; j’en demandai seulement 8,000 francs. J’aimais infiniment mieux qu’il restât entre les mains du roi de France, que de l’envoyer dans les pays étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme beaucoup plus forte. Je n’avais pas reçu la moindre marque de protection et de bienveillance de la cour ; cependant l’auteur de Mademoiselle de Clermont, d’un Trait de la vie de Henri IV, de la Vie de Henri IV, de trois romans historiques traduits dans toutes les langues, et dans lesquels, sous l’empire de Napoléon, je me suis plu à faire valoir, avec toute la portion de talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons, l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation consacrés par près de quarante ans de succès, l’auteur qui a combattu pour la cause de la religion, et enfin l’éditeur des Mémoires de Dangeau et des nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors au public, ce faible champion de la bonne cause, mais si courageux et si persévérant jusque dans la débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès trois princes et une princesse du sang, cet auteur, dis-je, méritait aussi bien une marque de protection du gouvernement que tant d’autres qui en ont obtenu si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage ; je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage est si précieux !), qu’il a gardé ce manuscrit plusieurs jours sur sa table, et qu’ensuite il l’a fait mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valery, homme de lettres distingué, est le conservateur.

J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle d’Orléans, qui est toujours aussi bonne et aussi tendre pour moi ; je vis là le petit prince de Joinville, qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi distinctement et aussi bien qu’un enfant de six ou sept ; il était d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau ; en tout, la famille de M. le duc d’Orléans est véritablement la plus intéressante que je connaisse ; elle est charmante par les figures, les qualités naturelles, et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des parents et des enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé à M. le duc d’Orléans madame Mallet pour institutrice des jeunes princesses ses filles. Madame Mallet, par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être dirigée par une princesse d’un aussi rare mérite que S. A. R. madame la duchesse d’Orléans ; elle a tout ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres qu’elle en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude. C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne à jouer de la harpe à l’aînée de ses nièces, la princesse Louise ; mademoiselle d’Orléans crut devoir à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre sa jeune écolière, et elle me fit assister à une des leçons, dont je fus charmée.

Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de m’écrire une charmante lettre en m’envoyant une très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à ma vieille montre.

Madame la maréchale Moreau me donna un superbe bénitier de cristal, orné de dorures et d’améthystes, etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus servie à bâtons rompus par les gens de la maison qui, ayant beaucoup d’autres choses à faire, m’oubliaient sans cesse ; un soir on m’enferma, sans le vouloir, à la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un quart. Je sonnai inutilement quatre fois ; je pris mon parti sans aucune impatience : je composai dans ma tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai point ; je fus délivrée de ma captivité par une visite. Je ne contai point cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire gronder ses gens, mais il en fut instruit quelques jours après, et rien de semblable ne s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie par tous ses domestiques avec un zèle qui ne s’est jamais démenti jusqu’à mon départ ; il est vrai que je sus le reconnaître de manière à le redoubler encore, s’il eût été possible ; malheureusement M. de Valence, si facile à vivre dans la société, était un maître impérieux et violent ; il changeait très souvent de domestiques ; ce qui était fort cher pour moi par les pourboires continuels qu’il fallait sans cesse renouveler ; aussi quand j’employais tous mes soins à l’adoucir pour ses domestiques, il y avait un peu d’intérêt personnel dans ce bon caractère.