Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse de Wagram, que je trouvai fort aimable, et qui fut pour moi d’une extrême affabilité ; elle me fit l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante de ces marques honorables de bienveillance ; mais, à l’âge où je suis, je ressemble à ces voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux qu’ils vont quitter et qu’ils ne reverront jamais.
Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en remerciant Dieu qui, en prolongeant ainsi ma carrière, daignait me conserver une parfaite santé, une excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes, l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes jambes, la mémoire et toutes mes facultés intellectuelles, je repassai sur tous les événements de ma vie, et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis si longtemps, c’est qu’à l’exception de la perte de ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs et toutes nos peines viennent toujours un peu de notre faute.
On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort du malheureux duc de Berry ; et, malgré le mauvais temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse de la nation un grand fonds d’attachement pour la famille royale. On peut dire qu’il serait difficile de trouver dans une famille particulière plus de vertus et de bons exemples que, depuis la restauration, on en voit dans la famille royale. Madame, duchesse d’Angoulême, Madame, duchesse de Berry, par la pureté de leur vie et par leur conduite, sont des anges ; M. le duc d’Orléans est le modèle des époux et des pères ; madame la duchesse d’Orléans douairière était généralement admirée ; S. A. R. Madame la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont révérées et chéries de tout ce qui les approche. Tout le monde rend justice à l’affabilité, aux qualités du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bourbon. Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout personnellement pour donner aux pauvres, et pour soutenir les établissements de charité qu’elle avait fondés. La perfection de la vertu n’a dans aucun temps été contestée à madame la princesse de Condé. Si l’on était équitable, on bénirait universellement le ciel qui a rétabli dans ses droits une telle famille, et dont les ancêtres ont illustré la France en la rendant la première nation de l’Europe.
Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage estimable à beaucoup d’égards, mais qui contient plusieurs choses inexactes et même fausses ; cet ouvrage est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. L’auteur de cette histoire raisonne souvent avec beaucoup de sens ; il paraît avoir de la modération et de bons sentiments ; on ne sent point en lui le projet de mentir ou d’exagérer ; mais il a été très mal informé d’une quantité de faits qu’il conte d’une manière inexacte, et souvent, comme je l’ai dit, tout à fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme témoin oculaire ; par exemple, le malheureux duc d’Orléans, père de mon élève, est sans cesse calomnié dans cet ouvrage. Voici un des mensonges qu’on y rapporte à son sujet ; celui-là suffira pour donner une idée des autres : on y dit que la principale cause de sa haine contre la cour vient du refus que l’on fit de la main de mademoiselle d’Orléans pour monseigneur le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout le monde savent que ce mariage fut positivement arrêté peu de temps avant la révolution, que les paroles furent données, les compliments reçus, et que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que les futurs époux n’avaient pas tout à fait l’âge fixé par les lois ; il leur manquait à l’un et à l’autre quelques mois pour atteindre cet âge ; mais l’entrevue fut faite, la chose publiée de part et d’autre ; et j’ai déjà dit que Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l’honneur de m’écrire pour me demander d’accorder une place de lectrice auprès de la princesse à une femme qui avait été attachée à son éducation ; car la princesse, en se mariant à douze ans, devait rester à Belle-Chasse jusqu’à seize pour y finir son éducation, et l’on m’avait donné la disposition de toutes les places subalternes de la maison. La révolution vint qui rompit tout.
Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier dans Adèle et Théodore, dans mes romans, dans presque toutes mes nouvelles, entre autres Mademoiselle de Clermont, Lindane et Valmire, etc., etc. ; dans les Souvenirs de Félicie et dans les Parvenus, j’ai peint une partie des mœurs du XIXe siècle. Je promis de continuer dans ces Mémoires, et c’est ce que je fais sans humeur, sans regrets gothiques, mais avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait qu’on va lire fera connaître la politesse moderne.
Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la fin de juin[4], avec treize personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre pairs, quatre maréchaux de France et trois généraux ; il y avait parmi les pairs deux ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts d’heure dans le salon avec toute cette compagnie, qui fut, à sa manière, fort obligeante pour moi, et moi très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre deux pairs : je n’eus pas la peine de faire les frais de la conversation, car ils ne parlèrent que politique, en s’adressant à ceux qui étaient vis-à-vis d’eux, à l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous rentrâmes dans le salon, et, tout de suite, au moment où je venais de m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper tous les ducs et pairs et généraux ; chacun d’eux s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à quatre ou cinq pas de moi ; ils formèrent avec ces fauteuils un rond parfait, mais je voyais les visages de l’autre moitié du cercle. Je crus d’abord qu’ils s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société dans lesquels il faut s’arranger ainsi ; ce qui me paraissait bien innocent et bien enfantin ; mais point du tout ; c’était pour agiter et discuter les questions d’État les plus épineuses : tous étaient devenus des orateurs véhéments ; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, se querellaient, s’enrouaient. C’était une véritable représentation de la Chambre des députés ; c’était bien pis, car il n’y avait pas de président. J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les rappeler à l’ordre ; mais je n’avais point de sonnette, et ma faible voix n’aurait pas été entendue. Cela dura plus d’une heure et demie ; au bout de ce temps je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon des nouveaux usages du monde et de la nouvelle galanterie française, de cette politesse qui nous a rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que, jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses que des idées bien imparfaites.
[4] En 1821.
Avant la révolution, on voyait dans le monde deux espèces d’impertinents, l’impertinent de province et l’impertinent de cour ; le premier bruyant, confiant, bavard, parlant haut, souvent ridicule, toujours importun et déplacé ; ce caractère se confond avec celui de l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie d’une impertinence habituelle et sans art. L’impertinent qui n’a pas vécu dans le grand monde et à la cour n’a été que rarement réprimé : il est actif. L’impertinent de cour est passif ; ce n’est point la vivacité qui le décèle, c’est le dédain ; il a tout le calme de l’insouciance, toute la distraction affectée du mépris ; tout en lui vous déplaît et vous blesse, et vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est point avec la brusquerie qu’il vous repousse, c’est au contraire avec une politesse glaciale ; il n’est jamais offensant par ses réponses, ses discours, ou même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son indolence, son sourire, son silence et toute l’expression de sa physionomie. Vous ne pouvez ni le supporter ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art ? A se rendre odieux et à se faire haïr ; ne vaudrait-il pas mieux plaire et se faire aimer ?
On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse qu’en général l’impertinence était plus rare dans sa classe que dans les autres et que, parmi les nobles, ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.
Oh ! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait dans un salon, on ne songeait qu’à plaire et à s’amuser ! où l’on avait de la grâce, de la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir du poids de la journée et de la fatigue des affaires ! Aujourd’hui l’on n’est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements, ni plus prudent dans sa conduite ; mais on se croit profond parce qu’on est lourd, et raisonnable parce qu’on est grave ; et, lorsqu’on est constamment ennuyeux, comme on s’estime ! comme on se trouve sage !… Quel est ce salon assiégé où l’on entre en foule, en tumulte ; où tout le monde entassé, pressé, se tient debout ; où les femmes ne peuvent trouver un siège ?… On vante l’esprit de la maîtresse de la maison ; mais à quoi lui sert-il ? Elle ne peut ni parler, ni entendre ; il est impossible de s’approcher d’elle. Un mannequin placé dans un fauteuil ferait aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures du matin, et elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu’elle a reçus… C’est là une assemblée à l’anglaise ! Il faut convenir que les soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon, au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient mieux que cela.