Tous les bals de cette année furent presque aussi nombreux ; on y allait pour s’y montrer, pour y étouffer, sans y trouver assez de place pour y danser : tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même plus s’amuser.

Au bal de madame d’Osmont on avait invité une telle multitude de personnes qu’on reconnut, en y réfléchissant, qu’il était impossible qu’elles entrassent toutes dans la maison ; on fut obligé d’en contremander un grand nombre, ce qui a été fait par des billets imprimés dans lesquels on priait de ne pas venir ; c’est une chose qui, je crois, n’a jamais eu d’exemple.

Madame la duchesse d’Orléans douairière était, depuis quelque temps, dans un état qui donnait tout à craindre pour ses jours ; ses enfants allèrent s’établir à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans ne leur proposa point d’appartement chez elle ; ils furent horriblement mal logés dans le village, où ils ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.

Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs maux devenus incurables : un cancer, une paralysie et l’hydropisie. Il est impossible de mourir avec plus de courage, de douceur et de piété. On disait que son cancer était venu de la maladresse d’un valet de chambre qui, en voulant prendre sur une tablette deux in-folio, en laissa tomber un sur le sein de la princesse ; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir que cet accident n’aurait point de suites, elle ne voulut ni se plaindre, ni appeler le secours de l’art, et qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où il devint insupportable et sans ressource. Les gens du monde, en général, ne croient point à cet excès de bonté qui leur paraît hors de toute vraisemblance ; pour moi, par la connaissance que j’avais du caractère de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi pleine et entière. Voici un fait dont je fus témoin, lorsque j’étais encore au Palais-Royal. Un jour, la princesse, étant à sa toilette, se frottait le dedans de l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles que les femmes employaient jadis dans leur coiffure ; dans ce moment, l’une de ses femmes de chambre passa derrière elle, et lui donna maladroitement un coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer l’épingle dans l’oreille, qu’elle en perça le tympan ; la douleur fut excessive ; cependant la princesse ne fit pas une plainte, dans la seule crainte de faire de la peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement blessée. On ne sut cet accident que plusieurs jours après, parce que la princesse, ne pouvant plus supporter les douleurs les plus aiguës, fit venir un chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux ; elle en fut malade plus de dix ou douze jours.

Madame la duchesse d’Orléans douairière termina sa carrière un samedi ; M. le duc d’Orléans, S. A. R. et mademoiselle d’Orléans la veillèrent durant les trois derniers jours de sa vie ; ils ne la quittèrent pas un seul instant : elle les traita avec tendresse, elle leur donna solennellement sa bénédiction ; quelques jours avant sa mort, elle refit son testament, qui est touchant, et par conséquent équitable et chrétien.

M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans furent sensiblement affligés ; j’allai à Neuilly. Je fus bien affectée du changement extrême de leurs figures ; on voyait sur leurs visages combien ils avaient souffert. M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais de l’espèce la plus bénigne. Cet aimable enfant est si sensible qu’il fut aussi touché que frappé vivement lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère ; tout se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux la mémoire de la princesse. Le corps resta à Ivry dans une chapelle ardente ; il fut gardé par les dames d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et de madame la duchesse de Bourbon.

Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent qu’ils iraient à Ivry jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Après la mort de la princesse, le roi reçut M. le duc d’Orléans ; il le traita avec une bonté particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans fut porté à Dreux, dans la sépulture de M. le duc de Penthièvre, son père. M. le duc d’Orléans accompagna le convoi.

En rentrant en France, la première pensée de S. A. S. madame la duchesse d’Orléans a été de remplir les devoirs sacrés de la nature et de la piété. Elle racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui avait été vendu de la collégiale de Dreux ; les travaux commencèrent aussitôt ; ils furent interrompus par les événements de 1815 ; mais on les reprit ensuite avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église n’existait plus ; la montagne abandonnée était devenue impraticable. On traça une nouvelle route parfaitement belle et facile ; on aplanit le sol sur lequel est posée la magnifique église que la piété filiale fait élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc de Penthièvre.

L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, est digne, par sa beauté, de la main qui l’a fait élever et qui en a posé la première pierre ; elle a cent pieds de long sur soixante de large, et son architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui convient à ce genre d’édifice.

Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde, avait acheté de M. de Valence la terre de Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il partagerait avec lui la moitié du profit. A la mort de M. le marquis de Puisieux, cette terre passa, par substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis, qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille francs à M. Randon, financier. Madame la maréchale d’Estrées, fille unique de M. de Puisieux, en fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le comte de Genlis son légataire universel, cette terre nous appartint, et M. de Genlis assura mon douaire de la manière la plus solide sur cette belle possession ; il y fit des embellissements admirables, entre autres, dans les jardins ; je crois avoir dit déjà que, profitant des belles eaux qui environnaient le château, et à travers lesquelles passait une jolie rivière, il fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et auxquelles il donna leurs noms ; toutes ces îles charmantes, remplies de beaux arbustes et de fleurs, aboutissaient par des ponts élégants à une grande île magnifique qui portait mon nom : et l’on y trouvait un superbe pavillon dans lequel était mon buste en marbre sur un piédestal ; M. de Genlis avait fait graver des vers de sa composition que je ne crois pas avoir cités, les voici :