Toi qui fais ma félicité,
Mon cœur, pour toi toujours le même,
Veut que les traits de ce qu’il aime,
Passent à l’immortalité.
Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement tous les droits qu’elle y avait à M. de Valence. Quand j’y retournai en revenant des pays étrangers, quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant un vilain marais à la place des belles îles détruites, et la majestueuse galerie du château et la superbe chapelle abattues !
Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. Je savais, avant la révolution, tous les cris des marchands des rues de Paris ; on pouvait les noter, car ils sont tous des espèces de chants ; j’avais observé que ces chants étaient extrêmement gais, et que, par une conséquence naturelle, ils étaient presque tous en ton majeur. Depuis la révolution, en rentrant en France, je reconnus avec surprise que ces cris que, depuis mon enfance, je n’avais jamais vu changer, n’étaient plus du tout les mêmes, et que de plus ils étaient à peine intelligibles, excessivement tristes et lugubres, et presque tous en ton mineur… Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique cette singularité ; ce changement a dû s’opérer durant les années effroyables du règne de la terreur. Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande de pain d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés allant à l’échafaud, ait pu crier gaiement : V’là le plaisir, mesdames !… et que tous les autres marchands, au milieu de ces horribles spectacles, aient pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet accent s’est altéré ; il est devenu sombre, confus, et il est resté lamentable. Cette observation est à la louange du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.
Je n’allai point cette année à la campagne, malgré les pressantes invitations de M. de Saulty, dont le beau château me plaît tant, et dont j’aime si sincèrement la respectable famille. J’aurais eu bien envie aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, et chez ma petite-fille Rosamonde ; mais je ne pouvais songer à faire des courses d’amusement, dans l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence. Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager de mon espèce de captivité ; elle venait me voir souvent, et plus je causais avec elle, plus je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. Si elle n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par sa figure, elle serait mise au nombre des femmes les plus spirituelles de la société. Il est impossible d’avoir plus de délicatesse dans les sentiments et plus de finesse dans l’esprit ; elle me conta un jour qu’elle avait reçu le matin une lettre dont elle était avec raison extrêmement touchée ; cette petite histoire mérite d’être rapportée : la voici.
Il y avait environ onze ans que madame Récamier, étant à sa fenêtre sur la rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à une petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame Récamier. La petite fille obéit, mais d’un air honteux et en pleurant, ce qui attendrit tellement madame Récamier, qu’elle fit questionner la femme, qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette enfant, orpheline dès le berceau. Madame Récamier donna de l’argent à la femme, qui consentit à lui céder l’enfant, qui avait une petite figure angélique ; madame Récamier la mit chez une honnête lingère, où elle apprit sa religion, à lire, écrire, compter et coudre. Quand elle eut douze ans, madame Récamier la mit dans un couvent pour faire sa première communion, où elle resta quelques années ; ensuite la jeune personne demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n’en entendit plus parler ; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir une lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune personne, qui avait seize ans et demi, la remerciait avec la plus vive sensibilité de l’avoir retirée de la rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de bons principes ; elle lui disait qu’elle était au comble du bonheur ; que son noviciat venait de finir, et qu’elle avait prononcé ses vœux le matin.
Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier, et à ce qu’elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action.
J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, pair de France ; et comme il s’agissait d’une bonne action, j’étais sûre d’être bien accueillie. Il vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on m’avait chargé de lui dire ; ensuite il me parla avec détail des établissements de charité qu’il comptait faire, entre autres, un hospice pour les mutilés. Je le priai d’y joindre une salle pour les pauvres enfants rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un seau. J’ai eu cette invention d’après l’observation faite à la campagne qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue ; j’ai détaillé cette invention dans les Leçons d’une gouvernante. M. d’Aligre m’apprit qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé mon enfance jusqu’à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre les mains de M. de La Tour, intendant d’Aix ; mais j’ignorais qu’à sa mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, en eût hérité ; on a bâti un nouveau château, on a abattu l’ancien, à l’exception d’une seule tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d’Aligre n’a pas voulu que cette tour fût abattue ; ce qui est d’autant plus aimable pour moi, que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de cette tour que j’échappais à la vigilance de mademoiselle de Mars pour aller donner des leçons d’histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma première école, et qui m’écoutaient au pied du mur, sur le bord d’un étang, tandis que je les haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai beaucoup de Saint-Aubin à M. d’Aligre ; il m’assura qu’il y avait encore des vieillards qui se souvenaient de m’avoir vue ; j’espérais que parmi ces vieillards il se trouverait quelques-uns de mes disciples ; je crains bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers des tragédies de mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à moi, soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient rien fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J’étonnai bien M. d’Aligre par ma mémoire à cet égard ; il me conjura d’aller dans le cours de l’automne prochain lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien au monde ne m’eût été plus agréable ; mais les joies de la terre sont finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de pensées à la fois douces et mélancoliques j’aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris où s’écoula mon heureuse enfance ! Alors l’avenir était tout entier à moi ! J’étais loin de prévoir combien il serait orageux ! Que de regrets et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de paix, d’innocence, d’espérance et de bonheur ! Combien de fois je répéterai que nous faisons nous-mêmes notre destinée, et que si la mienne n’a pas été plus heureuse, c’est que je l’ai gâtée par mon imprudence et par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles donnent du courage ; qui oserait se plaindre des peines qu’on a méritées ? Au reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit auprès de celle du voyage de la Terre-Sainte ; car j’avais le projet formel d’en faire le pèlerinage sous quelques mois ; c’était là que tous mes vœux me transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir j’en jouais avec délices ; je commençai la composition (paroles et musique) du morceau que je voulais jouer dans la maison de David, si Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.