Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé de former un son, et je retrouvai une voix très juste et très douce, mais en chantant de la tête, ce que je ne faisais pas jadis ; ma grande et belle voix était tout à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans cette double composition, qu’il ne me fut possible de m’arracher de ma harpe qu’à trois heures et demie du matin.
J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y avait alors dans la société des conversations charmantes, un ton parfait en général, de la grâce et des ridicules ; car les ridicules sont très remarquables où se trouvent un ton fixe et réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais quand ces deux choses n’existent plus, il n’y a plus de ridicules ; on ne peut les apercevoir que par les souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire, je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends, que si j’étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et l’esprit d’observation ; rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus ; Labruyère a dit : « Conteur, mauvais caractère. » S’il vivait il trouverait un bien grand nombre de mauvais caractères ! Si douze ou quinze personnes sont rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels (lorsqu’on ne parle pas politique) content tour à tour des histoires satiriques et burlesques ; les autres applaudissent par des éclats de rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin d’un récit, certaine d’avance que les voûtes du salon vont retentir avec un bruit qui a pour moi quelque chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente gesticulation. Quant à la conversation, elle est absolument nulle, on ne sait plus ce que c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai jamais, c’est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent d’un salon, et aux scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur départ ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou le bonsoir et pour vous dire adieu. J’ai cherché la raison de cette singulière coutume et je crois l’avoir trouvée : beaucoup de gens, depuis la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir s’établir jusque dans les salons ; lorsqu’ils y ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait surtout ne pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y établissant ; alors ils se sont armés d’un mâle courage, et de là cette impétuosité et cet air d’assurance et de hardiesse, qui est devenu une habitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui peuvent, sans étonnement, se trouver en bonne compagnie.
J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, que les maîtresses de maison mettent sous leurs pieds, et qu’elles font donner aux dames qu’elles considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient cru manquer de politesse si elles eussent ainsi, dans un cercle, établi leurs pieds sur un de ces tabourets. Cette mode fut introduite sous le Directoire, s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous l’Empire.
Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on doit attribuer cette mode à celle des chaufferettes, qui élevaient aussi les pieds, et dont faisaient un usage journalier, et de tout temps, les femmes des classes inférieures de la société. Une très grande quantité de dames de ces classes, dont les maris firent fortune, parurent tout à coup dans le grand monde avec d’éclatantes parures de diamants et de magnifiques schalls de cachemire ; mais au milieu de cette pompe elles ne purent s’empêcher de regretter les chaufferettes, et pour se consoler de cette privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer aux chaufferettes les petits tabourets. J’ai trouvé de même l’origine de beaucoup d’autres usages nouveaux ! mais je n’en fais point ici mention, parce que j’en ai parlé dans mon Dictionnaire des étiquettes.
Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais qui est devenu très commun depuis la révolution ; ce sont les gens qui s’érigent en prophètes, et qui prétendent avoir prédit avec détail tous les événements les plus singuliers depuis la révolution ; à chaque chose nouvelle ils vous interpellent tout à coup en s’écriant : « Je vous l’avais dit, vous devez vous en souvenir ? » On ne s’en souvient jamais ; n’importe ; ils l’affirment, le soutiennent, et par politesse il faut se taire ! J’avoue que je n’ai guère cette urbanité, et que, lorsque l’on me demande ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement ; j’y gagne de ne plus être interrogée sur ce point : on trouve assez d’autres personnes qui ont une mémoire plus complaisante.
On convient bien généralement que la grâce et le bon goût ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient jadis ; mais on répète qu’au moins on trouve dans la société plus de naturel, comme s’il y avait de la grâce sans naturel. J’avoue que plusieurs années avant la révolution une grande dégénération se faisait remarquer dans le grand monde.
Tandis que la philosophie moderne corrompait les mœurs et dénouait tous les liens de la société, elle mettait à la mode le langage de la sensibilité, mais dans un langage emphatique, un galimatias ridicule, qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne n’était la dupe ; toutes les démonstrations qui ne prouvent rien, tous les discours affichaient la sensibilité la plus exaltée, presque toutes les actions sérieuses décelaient et prouvaient un profond égoïsme. Cette espèce d’affectation en entraîna beaucoup d’autres et donna à la fin de ce siècle un caractère de fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui vantaient le plus les charmes de la solitude et de la vie champêtre n’aimaient que le monde et la dissipation. Les courtisans affectèrent de s’ennuyer à Versailles ; les dames qui avaient le plus désiré et sollicité des places à la cour se récriaient sans cesse sur l’ennui mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait pour se faire inviter à un bal remarquable, à une grande fête ; en même temps on se plaignait amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si l’on s’amusait dans une nombreuse société, on n’en convenait jamais ; les prétentions à la simplicité des goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas un tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, arrangée dans une société intime, on s’ennuyait, on y affectait la plus grande gaieté, et pendant huit jours on ne parlait que de l’agrément de cet insipide souper. Il en était ainsi de tout : on affectait continuellement une ardente admiration pour les choses que l’on ne comprenait point et pour des arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des gens du monde qui ne sentaient pas la mesure des vers s’extasier en parlant de poésies qu’ils n’avaient jamais lues, et des admirateurs enthousiastes de Voltaire et de Rousseau, qui ne savaient ni le français ni l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables d’écrire passablement un billet. Des littérateurs d’une complète ignorance en musique écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite musical des productions de Gluck et de Piccini. On se passionnait sans rien sentir, et, sans étude et sans connaissances, on jugeait tout hardiment et en dernier ressort. Cette affectation eut les plus funestes conséquences ; elle rendit l’esprit aussi faux que les caractères ; on adopta aveuglément toutes les opinions que l’on crut dominantes, et qui pouvaient donner une espèce de réputation, de quelque genre qu’elle fût. Jadis, dans le monde, on se contentait d’obtenir de la considération ; il ne fallait, pour cela, qu’une conduite sage et noble ; mais quinze ans plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité ; on voulait de la gloire, ce qui préparait à vouloir des royaumes. On prit un jargon philosophique, c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible et toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales soutenues dans la société, on esquissa les droits de l’homme ; on vit naître, avec le galimatias, non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on appela depuis les idées libérales. En même temps on se moqua de tout ; le scepticisme, sous le nom de persiflage, s’introduisit dans le grand monde. Cette affectation ne fut générale et à son comble que très peu de temps avant la révolution.
Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait que la déraison et l’emphase, mais d’ailleurs changeant de caractère elle devint atroce. On n’affecta plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, le langage, les mœurs, la signification des mots, l’expression des sentiments, la louange, le blâme, les vices et les vertus ; la crainte, si timide jusqu’alors, quittant son maintien naturel, prit tout à coup un air menaçant ; des hommes qui n’étaient pas nés inhumains prêchèrent le meurtre pour échapper à la proscription ; la lâcheté cacha son épouvante sous un masque affreux souillé de sang !…
Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, il n’y eut point dans le grand monde d’affectation marquée. En général une ambition démesurée s’empara de tous les esprits ; on ne fut occupé que du soin de trouver les moyens d’obtenir des grades, des emplois lucratifs, de l’argent, des majorats, des royaumes. Les intrigues d’affaires suspendirent celles de l’amour et de la galanterie ; le désir de plaire céda au désir d’élever sa fortune ; les grâces françaises tombèrent en désuétude : il n’en resta plus qu’une tradition incertaine et dédaignée ; l’amitié ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires ; elle ne demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, mais des services solides et réciproques : elle fut un calcul, un marché.
Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques personnes), celle d’afficher avec aigreur, avec emportement, l’attachement le plus légitime, le plus vertueux et le mieux fondé ; sentiment devenu général, et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la société. Ce zèle affecté, ou sincère, n’est pas selon la science. Je terminerai cet article par un trait d’histoire. Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans l’intention d’être cité, se trouvant dans une nombreuse assemblée, y débitait d’un ton d’énergumène beaucoup d’extravagances qu’il croyait très flatteuses pour le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait, lui dit : « Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence. »