J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir perdu la relation de mon voyage en Auvergne. Mademoiselle d’Orléans venait d’y acquérir une terre ; elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à lui donner cette relation, qui contient tout ce qu’il y a de plus curieux à voir dans cette province. Comme je lui exprimai ce regret à son retour, elle m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de ce petit ouvrage ; elle eut la bonté de me le prêter, et je le relus avec beaucoup de curiosité.
Je fis ce voyage au commencement de la révolution, et j’en revins par Lyon ; je connus à Clermont de quelle manière s’y prenaient les révolutionnaires pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait point encore la religion. Cependant on avait établi un club à Clermont, et là, par un règlement particulier, tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin ; ce qui est absurde, car un laboureur peut fort bien être un ivrogne et un débauché, et, par conséquent, un mauvais homme. Les assignats qu’on établit dès le commencement de la révolution firent dans toutes les provinces un mauvais effet ; mais à Clermont, quand j’y étais, dès qu’un laboureur appartenait à la Société des amis de la constitution des assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans aucune espèce de retenue. Je suppose que les amis de la constitution en agissaient ainsi dans toutes les autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus efficaces que les discours pompeux et les harangues emphatiques.
Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse de Berry ; je le tiens d’une personne qui a l’honneur de l’approcher, et qui le lui a entendu dire :
Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir une récompense, un jour où M. le duc de Bordeaux devait se promener en voiture à Bagatelle, jour où l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla trouver madame de Gontaut, gouvernante du jeune prince, pour lui annoncer qu’en faisant sa ronde il avait découvert un assassin dans les broussailles, qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré un coup de fusil qui avait seulement blessé son cheval, qu’ensuite il s’était enfui, et que pour courir plus vite il avait jeté son fusil, etc. D’après cette histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de mener le jeune prince sur cette route, et malgré toutes les représentations, elle eut le courage et la fermeté de faire toute la promenade annoncée. Quand on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, cette princesse approuva la gouvernante en ajoutant : « M. le duc de Bordeaux ne doit jamais reculer, même à un an. »
Cette prétendue conspiration était entièrement de l’invention du garde forestier, qui avoua tout au ministre de la police.
M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le duc de Chartres pour me remercier de la dédicace des Jeux champêtres. M. le duc de Chartres joint une figure charmante à une raison très prématurée et au maintien le plus intéressant par la douceur et la modestie ; il avait alors onze ans, et je me rappellerai toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit, sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire une faute d’orthographe et d’une très jolie écriture.
M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il avait hérité de la princesse sa mère d’un superbe tableau représentant, de grandeur naturelle et de la tête aux pieds, madame de Maintenon ; il m’engageait à l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, et je parlai d’autre chose. En effet, je connais ce tableau, puisqu’il m’a appartenu pendant sept ou huit ans. Après avoir donné au public le roman historique de Madame de La Vallière, une dame de la société, que je connaissais très peu alors (madame Dubrosseron), se passionna tellement pour cet ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait de madame de La Vallière, que, suivant mon ancienne coutume de tous les temps, je ne manquai pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître Madame de Maintenon, et M. Crawford, qui avait une superbe collection de portraits originaux de personnages célèbres, m’envoya le magnifique portrait de madame de Maintenon ; je le gardai plusieurs années, tout le monde l’a vu et admiré dans mon salon. A la restauration, je me suis trouvée tout à coup sans pension, sans possibilité de vendre un ouvrage, parce qu’il n’y avait plus d’argent ; toute la littérature était suspendue. Réduite, pour vivre, à emprunter à des usuriers, j’étais fort embarrassée ; je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la fois un artiste distingué et l’un des plus honnêtes marchands de Paris), de m’acheter le tableau de madame de Maintenon ; M. Giroux me répondit que ce tableau était d’un très grand prix, mais non du genre de ceux dont il faisait l’acquisition ; il ajouta que madame la duchesse d’Orléans, la douairière, cherchait partout des portraits de personnes célèbres ; qu’en le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement ; il me conseilla d’en demander six mille francs, en m’assurant qu’il valait beaucoup plus. J’écrivis un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour madame la duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était vrai qu’elle en désirât de ce genre, en citant tout ce que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne demandant que quatre mille francs. Sans faire examiner le tableau, on m’envoya sur-le-champ les quatre mille francs, et je donnai aussitôt ce beau portrait : voilà comment il a passé entre les mains de M. le duc d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.
Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort subite de madame la duchesse de Bourbon, qui mourut en une minute dans l’église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite santé ; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d’immenses charités faites avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j’éprouvai une espèce de remords de les avoir si peu cultivées depuis dix-huit mois. J’eus l’honneur de la rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze jours avant sa mort. Elle me fit les plus aimables reproches sans aucune aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement, on fit chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, la plus belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en elle la meilleure de toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a établis dans son jardin se désolaient de la perte irréparable de leur bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices, l’un pour six vieilles femmes, l’autre pour seize convalescents sortant de l’Hôtel-Dieu ; charité aussi ingénieuse que touchante, parce que ces convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre sans danger leurs travaux. Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait tous les soins nécessaires, en les fortifiant par une excellente nourriture, et en les accoutumant doucement, par gradation, à se remettre à un travail qu’ils faisaient à leur profit ; elle ne les renvoyait que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils emportaient une petite somme d’argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la princesse.
Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser dans son jardin un puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit un jour qu’on la contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution de ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle viendrait à bout de le faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize ans, et qui était présente à cet entretien, prit la parole et dit : « Je le crois bien, madame, il y a tant de verres d’eau dans un puits !… » Je ne connais pas de mot plus fin et plus délicat que celui-là.
On ouvrit le testament de madame la duchesse de Bourbon ; elle y donne aux pauvres toutes les choses dont elle peut disposer ; elle charge mademoiselle d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. Elle ne pouvait confier cette bonne œuvre en de meilleures mains. Une chose bien frappante, c’est qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de sa mort ; il est daté de ce jour, à dix heures du matin : elle sortit à dix heures et demie pour aller à l’église de Sainte-Geneviève, où elle mourut à une heure après midi.