L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était une véritable caverne, par le manque de jour et d’air ; mais il avait de plus l’inconvénient d’un bruit affreux : j’avais deux pompes, une à la tête de mon lit, et l’autre au pied ; elles me réveillaient en sursaut dès le point du jour. J’étais encore tourmentée par le bruit de la porte cochère et de la voûte sur laquelle posait ma chambre à coucher ; enfin il fallait supporter aussi le vacarme continuel de l’écurie, des chevaux, des voitures, et le frottage du salon et des appartements suspendus sur ma tête. Toutes ces choses troublaient, agitaient cruellement mon sommeil, et me donnaient, la nuit, de grandes crispations de nerfs ; cependant ma santé ne paraissait pas en souffrir, j’en étais quitte pour des convulsions nocturnes et des insomnies. Je restais par pitié pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au désespoir en m’en allant ; il s’avançait chaque jour vers la tombe ; par une fantaisie de malade, M. de Valence, qui naturellement n’aimait point du tout la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous les jours, seulement deux ou trois heures. Enfin, se sentant très mal, il demanda son confesseur ; il se confessa pendant trois grands quarts d’heure, il demanda les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. Je m’attendais à sa mort, que m’annonça, avec beaucoup de ménagement, le général Gérard. Cette nouvelle me glaça ! J’avais neuf ans de plus que lui, et il avait l’air si robuste ! L’affliction si vraie de mes petites-filles et de madame de Valence acheva de m’accabler.
Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans tous ceux de Paris, ne trouvant pas un seul logement qui pût me convenir, je pris la résolution d’aller pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de santé si justement célèbre par son jardin, sa riante situation, ses bains si commodes et si bien servis, et pour la politesse et la parfaite honnêteté de ceux qui la gouvernent.
Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, je fis mes adieux à tous mes amis, qui les reçurent avec tendresse, à leur manière : M. de Courchamp, avec sa grâce et son originalité ordinaires, me gronda ; M. Valery soupira sans se plaindre ; le chevalier d’Harmensen, ne se contraignant point tête-à-tête avec moi, s’attendrit et pleura ; madame de Choiseul me demanda mille fois avec vivacité de revenir bientôt ; Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis vers ; quant à ma fille et mes petites-filles, elles allaient elles-mêmes partir pour la campagne et pour longtemps ; madame de Celles venait d’obtenir une place auprès de Son Altesse Royale madame la duchesse d’Orléans.
J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du printemps de 1824. La route de Paris à Mantes est charmante ; j’étais dans une bonne berline avec des chevaux de louage ; le voyage seul me fit beaucoup de bien ; j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne santé.
Je fus enchantée de la ville de Mantes ; la cathédrale gothique est d’une grande beauté, les promenades sont ravissantes ; j’ai sous ma fenêtre un joli jardin qui appartient à la maison, et la plus belle vue du monde ; il y a dans cette maison une belle et grande salle de bains, et précisément vis-à-vis notre porte cochère un couvent de religieuses où l’on dit la messe tous les jours.
Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient ; j’y suis exactement le régime qui m’est bon ; je vis dans une douce et profonde solitude, et j’y quadruple, par la retraite, les derniers jours de mon existence.
Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, que notre roi Louis XVIII tomba peu à peu dans un état qui ne laissa plus d’espérance pour sa vie ; cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens qui l’entouraient prolongea son existence d’une manière miraculeuse ; à force d’onguents, d’eaux spiritueuses, de quinquina, d’aromates, dont on imbibait son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses forces épuisées et défaillantes ; on peut dire que ce prince fut embaumé vivant. Au milieu de ses maux et de sa destruction visible, ce monarque, véritablement très chrétien, conserva une résignation, une présence d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement admirables ; il vécut pour donner à l’Europe l’exemple de la patience et de la dignité dans le malheur, de la clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur le trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.
Je lisais dernièrement dans un journal la description du tombeau de Bonaparte à Sainte-Hélène ; on a pris les précautions les plus extraordinaires pour que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement : on a mis ce corps à une profondeur immense dans la terre ; cette dépouille mortelle redoutée encore est barricadée par des barres de fer et de grosses pièces de bois, fortement croisées les unes sur les autres, etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide fameuse et une épitaphe chargée des louanges banales et pompeuses que portent si souvent les pierres sépulcrales.
Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes mémoires, et ce fut avec beaucoup de regret que je m’arrachai de Mantes, dont l’excellent air, la solitude, la tranquillité parfaite et les personnes qui m’entouraient convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.
M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements momentanés ; il me trouva un joli logement rue de Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais tellement à une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la campagne. Je m’établis là dans une maison de santé chez le docteur Canuet, excellent médecin, dont la famille, bien digne de lui, est également aimable et respectable. La maison est agréablement située et composée de deux pavillons séparés par une jolie cour ombragée par des tilleuls ; de là quelques marches conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres verts formant des allées couvertes et des berceaux ; je découvre de mes fenêtres une belle vue, mais qui pourtant ne vaut pas celle de Mantes. J’ai vu avec beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le sacre ; madame de Choiseul est venue me prendre et m’a conduite dans tous les lieux préparés déjà pour cette grande solennité. J’ai été particulièrement charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de celle des Champs-Élysées ; j’ai entendu le bruit du feu d’artifice et j’ai joint mes vœux à ceux de tous les bons Français ; le nombre en est grand, car la joie paraissait être universelle. Le temps pour ce seul jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement beau ; enfin, pour compléter ma satisfaction, S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a bien voulu m’envoyer une énorme provision de pain d’épices de Reims. Malgré ma tempérance naturelle, je n’ai pu résister à ce doux souvenir de ma jeunesse ; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois pains d’épice qui m’ont donné pendant plusieurs jours d’assez vives coliques, mais je n’en suis pas moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a fait tant de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti vivement le bonheur de revoir madame de Choiseul et d’entendre quelques vers nouveaux de son beau poème de Jeanne d’Arc. Quel plaisir de retrouver les entretiens tête à tête d’une amie pour laquelle on n’a rien de caché ! Un mot accompagné du regard qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les dit si bien ! Cette amie parfaite se charge de mes promenades en voiture et vient me prendre, me conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains lieux déserts que je ne reconnais pas, parce que depuis que je les ai parcourus tout y est changé ; de grands arbres abattus, laissant à nu un terrain immense, permettent de découvrir de tous côtés le plus ravissant point de vue. Là, madame de Choiseul faisait arrêter la voiture, et nous causions avec délices pendant plus de deux heures. Cet exercice en voiture me fait un bien particulier, et surtout fait avec une amie si aimable. C’est dans la grande rue de Chaillot que se trouvait jadis le couvent dans lequel s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle s’échappa pour la première fois de la cour avec l’intention de n’y retourner jamais ; mais, comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent devant la porte de ce couvent, et ce n’est jamais sans une sorte d’intérêt : il me semble qu’il ne m’est point étranger.