J’ai déjà parlé de la fausse magnificence ; mais, comme elle devient chaque jour plus frappante, je veux faire ici une récapitulation de toutes les faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries dont je n’ai jamais fait mention. Outre l’argent plaqué, les faux cachemires, les fausses eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier d’or fin), les fausses perles, les fausses dentelles de point, la fausse soierie, on a encore nouvellement inventé les faux tableaux par un procédé qui les imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire tomber tous les bons copistes dans ce genre ; les fausses gravures (les lithographies si perfectionnées), les faux cheveux faits en soie : on doit louer cette dernière invention sous plusieurs rapports, cela peut être bon contre l’électricité répandue dans l’air, et ces cheveux sont plus agréables à porter que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève ; le faux vin (fait avec des primevères) ; de faux fruits ; de faux pain (fait avec des pommes de terre et des châtaignes), de fausses odeurs : par exemple, brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café vous aurez l’odeur de l’aubépine ; de faux cailloux d’Égypte, de fausses agates transparentes, de faux lapis, de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de fausses herborisations, etc., etc. : et, sans parler du faux marbre (le stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des fausses veines, des fausses dents, on a inventé plus nouvellement de fausses pierres de taille, de faux beaux bras ; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée, ces bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à travers laquelle on croyait voir un bras bien rond, bien potelé, de la plus belle carnation, et tout était faux : de fausses porcelaines revêtues de faux or ; de faux acajou, de fausses mosaïques, de fausses anatomies, de faux coquillages, de faux carreaux, de faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très facilement former un faux cabinet d’histoire naturelle.
La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir, à soixante-seize ans. Ayant perdu toute sa fortune, elle était réduite, depuis plusieurs années, à une pension de quinze cents livres !… Elle voulut demeurer dans la rue même où se trouvait le magnifique hôtel qui lui avait appartenu et dans lequel s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa vie ; elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse, au cinquième étage, et dont la fenêtre était en face de son ancien hôtel. Ne recourant à personne, elle se laissa oublier par tous ses anciens amis. Je n’étais pas de ce nombre ; je l’ai beaucoup rencontrée jadis dans sa jeunesse et dans la mienne, mais je n’ai jamais eu de liaison intime avec elle ; elle était encore dans l’opulence quand je revins en France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement, peu d’années après, que le dérangement de sa fortune l’avait forcée de vendre Auteuil, et depuis cette époque je n’entendis plus parler d’elle ; cependant je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les détails de sa ruine complète et sa fin déplorable. Deux femmes de chambre, bien dignes d’être citées (madame Morta et madame Martin), n’ont jamais voulu l’abandonner ; elles l’avaient servie durant ses derniers jours prospères, elles lui ont été fidèles dans sa détresse et l’ont soignée jusqu’à la mort ; jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans leur état, elles auraient pu se placer avantageusement ; la comtesse Amélie les en pressa plusieurs fois en leur répétant ce mot touchant : « Je puis bien mourir toute seule ! » Elles restèrent, non seulement sans gages, mais en mettant au Mont-de-Piété leurs robes, une partie de leur linge et tous leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans doute adoucir les peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude et par une foule de douloureux souvenirs !…
Un jour, madame de *** apprit avec étonnement l’extrémité où se trouvait réduite la comtesse Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de vue depuis longtemps ; elle se rendit aussitôt chez elle ; madame de *** monta avec un serrement de cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble habitation, elle entra avec effroi dans la petite chambre devenue l’unique asile de celle qu’elle avait vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant les honneurs d’une maison remarquable par son élégance et sa somptuosité ! La malheureuse comtesse Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil, semblait ne plus attendre que les derniers instants d’une pénible existence.
Madame de *** entreprit de lui offrir quelques consolations. L’air était pur et serein, elle lui proposa de l’aller respirer dans les champs : « Ma chère amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été forcée de se réfugier ici, quand on peut voir à toute heure du haut de ces étages la maison et les jardins où l’on a passé de si belles années, on ne peut, on ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans la tombe ! »
Trois jours après cet entretien elle n’existait plus ! Elle ne mourut point sans quelque consolation ; elle expira dans les bras de ses deux héroïques amies. Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du Père-Lachaise ; mais les larmes de la plus tendre affection baignèrent son cercueil.
Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de madame de Krudener, une personne extraordinaire et intéressante, deux choses qui, réunies, ne seront jamais communes, surtout dans une femme. Je la connaissais quand j’étais aux Carmélites, rue de Vaugirard ; elle m’écrivit pour me demander à me voir : j’y consentis avec plaisir ; j’avais lu d’elle un très joli roman intitulé Valérie, qui n’annonçait nullement l’exaltation de sentiments que j’entendais attribuer à l’auteur. Je fus curieuse de connaître une personne qui alliait des écarts d’imagination à beaucoup de naturel et de simplicité ; et ce fut en effet ce que je trouvai en elle. Elle disait les choses les plus singulières avec un calme qui les rendait persuasives ; elle était certainement de très bonne foi ; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une originalité très piquante ; elle revint plusieurs fois me voir, me témoigna beaucoup de bonté et m’inspira un véritable intérêt ; elle avait de la sensibilité, de la douceur, d’excellentes intentions ; elle était jeune encore ; sa mort me fait beaucoup de peine.
Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la bonne santé dont j’ai joui dans cette jolie ville, et le bonheur que j’ai goûté au sein d’une famille si vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce qui n’est nullement de ma part une inconséquence, car j’ai toujours eu le ferme dessein de m’établir dans un couvent et d’y finir mes jours.
Après des recherches aussi longues qu’infructueuses, et faites par mes amis et par moi, j’ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit) un logement qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins dans la maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j’emporte, en m’en allant, un regret sincère de n’avoir plus pour voisin une famille si vertueuse et si aimable. Me voici établie aux dames de Saint-Michel ; j’ai été me promener hier dans leur grand jardin ; je voulais faire une visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté de me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir, parce qu’elle était malade des suites d’un violent chagrin causé par la mort tragique et touchante d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement. Voici le détail de cette mort inopinée. On raccommodait, à l’extrémité du jardin, un grand bâtiment qui tombait en ruines ; la religieuse dont il est question, et qui était encore dans la force de l’âge, voulut, par un sentiment céleste, passer dans ces décombres tout le temps de la journée qui n’est point employé à dire les offices ; car elle avait remarqué que les maçons se permettaient, dans leurs entretiens, des expressions et des chants plus que profanes, et que les pensionnaires en se promenant pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence contiendrait cette licence, elle allait s’asseoir sur une pierre dans ces ruines, au milieu d’une épaisse poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent que la place qu’elle avait choisie était fort dangereuse ; elle imagina qu’ils avaient envie de se débarrasser d’elle et elle resta ; tout à coup une grosse solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement ; on envoya aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien ; elle avait toute sa connaissance, elle n’eut que le temps de recevoir tous ses sacrements et elle expira une demi-heure après…
Le jardin est très grand ; on y trouve une immense allée bien couverte. Le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques, qui sont quatre chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde à saint Augustin, la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à saint Michel. Je désirerais qu’aux chapelles de saint Augustin et de saint François de Sales on mît des inscriptions tirées de leurs sublimes ouvrages.
J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, d’aller visiter le cul-de-sac Saint-Dominique, qui est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai passé les plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux ; nous y avions un très bel appartement au premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel se trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; c’est là que mes trois enfants, mes deux filles et mon fils furent baptisés. Mon beau-frère et sa femme occupaient le rez-de-chaussée de cette maison ; comme elle est la dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans l’instant reconnu la porte ; mais en entrant dans la cour, j’ai vu que tout était changé dans la maison ; tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle ; j’ai questionné la portière, qui m’a dit que seulement depuis dix ans les appartements n’étaient plus reconnaissables, et qu’afin de les doubler on les avait tous diminués ; que d’ailleurs le maître était absent et qu’il était impossible d’entrer chez lui. Je suis revenue tristement, regrettant, parce que j’aurais voulu les décrire, des impressions qui eussent sans doute été très vives, ce qui fournit toujours quelques idées neuves et morales, mais qui n’auraient pu produire en moi que des regrets et des souvenirs douloureux ? Qu’ai-je fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la Providence a daigné m’accorder ? Jusqu’ici si peu de bien ! du moins aux yeux de celui qui ne juge les actions que d’après leurs motifs ! et tant de fautes réelles, tant d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies, de puérilités, de vanités romanesques, de folies en tout genre ! et combien n’ai-je pas éprouvé de joies trompeuses, de malheurs véritables, d’espérances mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes de toute espèce !… Hélas ! dans ce lieu l’avenir encore était à moi ! Si je ne l’eusse pas gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je serais heureuse aujourd’hui !… Nous devons demander pardon à Dieu de presque tous nos malheurs.