—Mais je serai bien gauche, bien embarrassée.
—J'aurai de l'assurance pour deux, car je suis plein d'orgueil en ce moment. N'ayez crainte; fiez-vous à moi, laissez-vous conduire, et tout ira bien.
Ils étaient arrivés dans le cercle des danseurs. Timoléon passa son bras autour de la taille de Nélida, qui fit un mouvement en arrière comme pour fuir une étreinte inaccoutumée.
—Et d'abord, continua M. de Kervaëns, puisque vous m'accordez en cet instant les droits d'un maître de danse, veuillez bien ne pas vous roidir ainsi; il faut, au contraire, vous abandonner entièrement.
Et il lui fit faire un tour pendant lequel elle se laissa enlever plutôt que conduire.
—C'est à merveille, je vous le jure; encore quelques leçons, et vous serez la meilleure valseuse de Paris; mais ne craignez pas d'appuyer votre bras sur mon épaule; cela me donnera plus de confiance, plus de liberté pour vous diriger… et puis (ceci est pour la galerie qui nous observe) il ne faut pas autant baisser la tête; il faut vous résigner à me regarder quelquefois.
Et Timoléon attachait ses yeux enivrés sur les yeux de la jeune fille inquiète; il osait presser doucement sa taille flexible; et sa main, sans serrer la sienne, la retenait et l'enchaînait par un magnétisme inexplicable. À mesure qu'ils rasaient le sol, d'une vitesse toujours redoublée, au son d'une musique dont le rhythme impérieux arrachait Nélida à elle-même, l'étourdissait, lui donnait le vertige, la jeune fille émue, palpitante, poussée par une impulsion irrésistible dans un tourbillon de lumière et de bruit, sentait monter à son cerveau les perfides exhalaisons du jasmin et l'haleine embrasée, toujours plus proche, de Timoléon qui l'attirait. Il y eut un moment où, pour la garantir du choc d'un couple de valseurs sortis des rangs, il la saisit si fortement et la rapprocha de lui d'un mouvement si brusque, que leurs visages se touchèrent presque. Nélida sentit à son front pâle la chevelure humide et chaude du jeune homme; elle vit son oeil ardent qui plongeait sur elle; un frisson courut dans tout son corps; elle défaillit sous cette étreinte et ce regard auxquels elle était livrée, et sa lèvre entr'ouverte et sa voix mourante laissèrent tomber ces mots que Timoléon but avec ivresse comme un aveu d'amour: «Soutenez-moi et emmenez-moi d'ici, je me trouve mal.»
Il l'arrêta soudain, et sans lui laisser le temps de revenir à elle, l'entraîna, la porta presque dans le boudoir où il l'avait trouvée avec Hortense. La vicomtesse, qui les avait vu passer, accourut effrayée.
—Voici votre tante, dit Timoléon en déposant Nélida sur le divan; je vous laisse avec elle. Pour Dieu! ajouta-t-il à demi-voix, ne valsez jamais avec un autre que moi; je crois que j'en deviendrais fou.
Le reste de la soirée se passa sans que M. de Kervaëns, guidé par un tact exquis, essayât de se rapprocher de Nélida, même sous le plausible prétexte de s'excuser auprès d'elle. Mademoiselle de la Thieullaye lui en sut gré. Elle ne dansa plus, remonta chez elle avant la fin du bal, s'endormit d'un sommeil agité, et s'éveilla à plusieurs reprises, croyant voir Timoléon entrer dans sa chambre.