—J'ai tort, dit la religieuse d'un ton beaucoup plus doux, en prenant la main de Nélida qu'elle serra avec tendresse; vous ne sauriez trouver un sens à mes paroles, car je ne vous ai jamais ouvert mon coeur. Vous ne me connaissez pas encore. Vous fatiguerai-je par le récit abrégé de ma vie? Quand vous m'aurez entendue, peut-être pourrons-nous aisément nous comprendre. Si nous ne le pouvons pas, nous saurons du moins que nous n'avons plus à rester ensemble. Je vous rendrai à vos amis, auxquels je vous ai arrachée avec une passion jalouse et une immense espérance, et je reprendrai avec résignation ma voie solitaire.
—Je vous écoute de toute mon âme, dit Nélida, en approchant son fauteuil du tabouret où mère Sainte-Élisabeth s'asseyait toujours.
La religieuse se recueillit un instant et commença ainsi:
«Je n'ai pas connu ma mère. Mon père était un homme d'un esprit ferme, d'un caractère froid, d'une raison solide, d'un coeur… je n'ai jamais su s'il avait un coeur. Le goût exclusif des affaires, auxquelles il avait longtemps pris part, absorbait tout ce qu'il pouvait y avoir en lui d'élan et de vie. Le reste, y compris ses enfants, le trouvait insensible. Il ne paraissait pas se soucier d'être aimé; il n'en aurait pas eu le temps. Il lui suffisait d'être obéi, et en cela tout ce qui l'entourait lui donnait une satisfaction complète. Sa volonté n'était jamais ni contestée ni même examinée; on s'y soumettait comme à une force immuable, comme à une justice abstraite, qu'il y aurait eu folie à tenter de fléchir. J'avais une soeur d'un premier lit, élevée en Allemagne, chez une tante maternelle. Quant à moi, si j'étais resté à la maison, c'était plutôt, à coup sûr, parce que mon père, toujours occupé d'autre chose, n'avait pas songé à me mettre ailleurs, que par aucun motif puisé dans la tendresse paternelle. Je n'étais jamais malade, point bruyante, très-peu expansive, et fort indépendante dans mes allures. Je ne lui étais donc point à charge; il n'y avait jamais lieu à s'apercevoir que je fusse là. De cette façon, je restai pendant bien des années, toujours sous ses yeux dans qu'il parût ni jouir ni souffrit de ma présence. D'éducation, il va sans dire que je n'en reçus aucune. À quinze ans, c'est à peine si j'avais ouvert un livre. Toutefois mes facultés n'étaient point restées en souffrance, loin de là. Mon père, qui n'avait pas d'amis dans le sens que vous et moi attacherions à ce mot, avait des relations politiques fortement nouées. Son salon était le rendez-vous habituel des ministres passés ou futurs, et de tout ce qui marquait d'une manière quelconque dans la diplomatie, l'administration et le journalisme. On y causait avec liberté et sagesse. On y jugeait les hommes et les choses à un point de vue élevé, avec l'inflexible rigueur d'une logique exempte de passion. Ce fut là, dans un coin de ce salon où j'étais oubliée plutôt qu'admise, que, les yeux et les oreilles tout grands ouverts, je recueillis avec avidité mes premières notions sur le train du monde. Mon esprit, porté à l'observation, contracta dans le grave entretien de ces intelligences d'élite des habitudes de pensée et une trempe de caractère vigoureuses. Encouragée par la tendresse de l'un des aimables vieillards qui se rassemblaient chez nous, j'osai plusieurs fois lui adresser des questions qui le surprirent. Il me fit parler et découvrit que, non-seulement j'étais au courant de toutes les matières que l'on traitait devant moi, mais encore que j'étais capable d'une argumentation serrée, que je saisissais avec promptitude le point juste des questions, les tranchant souvent à ma façon avec une sagacité peu commune.
«Savez-vous, dit-il un jour à l'un de nos habitués, étonné de le voir me parler depuis près d'une heure avec un sérieux qui pouvait en effet sembler étrange, savez-vous que nous avons là une petite Roland? Elle nous fera une lettre au roi le jour où il en sera besoin.»
«Le nom me resta.
«Je voulus savoir si la comparaison était flatteuse, et je me fis apporter par le secrétaire de mon père les Mémoires de la fière girondine. Une seule chose me frappa et fit une impression profonde sur mon esprit: ce fut le rôle sérieux qu'une personne de mon sexe avait pu jouer; l'ascendant qu'elle avait exercé sur de mâles intelligences et le martyre sublime qui avait couronné la lutte héroïque. Les femmes pouvaient donc aussi être grandes, fortes, être quelque chose enfin! Cette pensée me donnait la fièvre. Madame Roland acquise à mon admiration, je voulus connaître les autres femmes dont la France avait gardé la mémoire. Héloïse, Jeanne d'Arc, madame de Maintenon, madame de Staël, devinrent pour moi un objet particulier d'étude; puis j'agrandis mon cercle, et j'entrai dans le domaine de l'histoire et de la philosophie. Le secrétaire de mon père me venait en aide.
«Férez était un homme d'une capacité rare, et, sous le silence que sa position lui commandait, il couvait des passions fougueuses. Républicain jusqu'à la moelle des os, il n'attendait que l'heure où un petit héritage nécessaire à son indépendance lui serait échu, pour renoncer à un emploi servile et se jeter ouvertement dans le parti qui conspirait alors le renversement de la monarchie. Voyant mon enthousiasme pour les idées généreuses, il laissa avec moi toute défiance, et, dans les longs tête-à-tête qui suivirent mes lectures, il m'initia aux projets de la jeunesse radicale. Je sentais les fibres les plus secrètes de mon coeur remuées à ces perspectives d'avenir. Le jour ne suffit bientôt plus à ma soif de connaître. Je passai des nuits entières à lire, à dévorer l'histoire de la révolution française, les écrivains du dix-huitième siècle et tous les écrits saillants de nos modernes socialistes. J'avais placé au-dessus de ma table le portrait de madame Roland. Férez me persuada que je ressemblais à mon héroïne. Dès ce moment, une voix mystérieuse ne cessa de murmurer à mon oreille que moi aussi peut-être un jour…
«Sur ces entrefaites, la mort de sa belle-soeur obligea mon père à reprendre auprès de lui cette fille aînée de qui je vous ai parlé et que je n'avais jamais vue. Elle arriva escortée, suivant la mode allemande, d'une dame de compagnie sèche et roide, qui m'inspira dès l'abord une aversion insurmontable. Quant à ma soeur, je dois avouer que j'eus beaucoup de peine à me familiariser avec l'étrange aspect de sa personne. Elle n'était pourtant pas laide, du moins de cette laideur qui se peut définir, mais elle était aussi dépourvue de charme qu'il est possible de l'être à vingt-deux ans, avec un beau teint, une belle chevelure et des traits passables. Soit qu'elle fût disposée à une obésité excessive, soit que le corps de baleine dans lequel elle s'emprisonnait eût excité la nature à une réaction, soit qu'elle eût trop mangé de farineux, ou trop peu pensé, ou trop peu souffert, toujours est-il qu'elle était affligée d'un embonpoint ridicule et qu'elle n'avait pas forme humaine. Comme, au surplus, elle ne se doutait pas de sa disgrâce, elle en augmentait l'impression importune par des prétentions inqualifiables. Elle portait le nez haut, se renversait en arrière, parlait d'un ton rogue, et s'affublait de couleurs éclatantes, comme une reine de théâtre. Son entrée dans le salon de mon père fut un véritable désastre. Les vieilles gens sont difficiles en beauté.
«Savez-vous que votre délicieuse soeur ressemble à s'y méprendre à l'un de ces beignets soufflés et vides qui portent un nom si malhonnête,» me dit le moqueur et cynique vieillard qui m'avait donné mon cher surnom.