»Je partis d'un éclat de rire qui gagna tout le cercle. J'ignore si ma soeur avait entendu. Le fait est qu'elle pâlit, et, dès ce moment, je pus m'apercevoir que j'avais allumé dans son coeur une haine qui ne devait plus s'éteindre, et dont les effets ne se firent pas attendre. Chaque jour vit s'envenimer l'hostilité latente de notre situation réciproque. Dans le corps disgracié que je viens de vous décrire logeait un esprit des plus minces, mais entiché, enivré, encrassé de sa propre excellence. Ma soeur avait été écoutée comme un oracle à la cour de Hildburghausen, où sa qualité de Française lui donnait un avantage incontestable. Rien ne fut plus drôle que de la voir garder à Paris le sentiment arrogant et altier d'une prééminence qui n'existait plus, se montrer fière d'être française, de parler français, d'écrire correctement le Français, de porter des chapeaux français. Je n'ai jamais rencontré de vanité plus égarée. Sa dame de compagnie, qui la flagornait avec impudeur, découvrit un jour que je n'avais pas fait d'études régulières comme on les entend dans les pensionnats, et que mes phrases n'étaient pas toujours alignées avec une rectitude grammaticale. Je crois qu'elle en pleura d'aise, et, me parlant avec un dédain plein de compassion, elle me conseilla de me faire prêter par ma soeur un traité sur les adverbes de lieux, petit chef-d'oeuvre composé pour l'instruction de la jeune princesse de Hildburghausen, et dont toutes les cours de l'Allemagne avaient demandé des copies, la modestie de ma soeur ne lui ayant pas permis de le faire imprimer. Je me contins plus qu'il n'était dans mon caractère, et je promis de consulter Euphrasie sur des difficultés de la syntaxe. Mais cela ne servit de rien. On ne trompe pas l'envie. Elle n'avait pu, malgré l'aveuglement de son amour-propre, s'empêcher de remarquer le peu d'effet qu'elle produisait dans le salon de notre père avec ses dissertations à perte de vue sur les participes, et ses descriptions interminables des cérémonies de la cour de Hildburghausen. Peu à peu, les rares interlocuteurs qui s'approchaient par politesse du canapé où elle siégeait avec une dignité magistrale, désertaient la place et venaient se grouper dans l'embrasure de la fenêtre, autour d'un tabouret fort semblable à celui-ci, dit mère Sainte-Élisabeth dont ces souvenirs de jeunesse déridaient depuis quelques minutes le front sombre et soucieux. Là, assez gauchement perchée, je me tenais, ma tapisserie à la main, jetant de loin à loin dans la conversation, une parole, ou seulement un regard, qui lui donnait un essor nouveau et lui prêtait un charme que les discussions entre hommes perdent bien vite, quand une femme n'est pas là pour les maintenir dans une certaine mesure délicate et tempérée. Ma soeur s'aigrit, et, comme elle était fort calculée, elle se dit que, tant que je resterais dans la maison, non-seulement elle n'y ferait aucun effet, mais encore, chose plus grave, elle n'y trouverait pas d'épouseur. Son parti fut pris à l'instant de m'en faire sortir au plus vite et par tous les moyens. Mon imprudence la servit. Comme je vous l'ai dit, j'avais un goût passionné pour l'étude et pour l'entretien sérieux de mon jeune maître. Il était fort occupé durant le jour; rien ne me parut plus simple que de lui donner rendez-vous dans ma chambre, après le thé qui se prenait au salon à dix heures. Je lui lisais des résumés de mes lectures, lui exposant les difficultés qui m'arrêtaient. Ces tête-à-tête se prolongeaient souvent très-tard; il arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver: Férez devint amoureux de moi et commença une correspondance à laquelle son exaltation et mon ignorance absolue de la valeur de certains termes dans le langage du monde donnèrent une apparence criminelle. Ma soeur et sa dame de compagnie étaient aux aguets. On surprit nos lettres. On dénonça à mon père nos rendez-vous nocturnes. Il entra dans une colère épouvantable, chassa Férez, et m'ayant fait comparaître, il me signifia qu'il me donnait vingt-quatre heures de réflexions, soit pour épouser un cousin que j'avais déjà refusé à deux reprises, soit pour entrer dans un cloître. Mon père, en me posant cette alternative, ne doutait pas que je ne dusse choisir le mariage; il se trompait.
«Ce cousin était un hobereau de Lot-et-Garonne, chasseur enthousiaste et agriculteur sordide. Je frémis à la seule pensée d'une existence dont les limites les plus vastes et les joies les plus intenses seraient le gouvernement d'une basse-cour et les péripéties d'une traque au renard. Dieu ne m'avait pas donné l'instinct de la maternité; c'est à peine si je comprenais l'amour tel que je le voyais dépeint dans les romans; je ne concevais d'autre bonheur que celui de la domination; mon coeur ne battait déjà plus qu'à l'idée d'une grande destinée. J'avais été plusieurs fois, en ces derniers temps, au couvent de l'Annonciade, voir une de mes parentes qui s'était faite religieuse par désespoir amoureux. C'était une faible créature, qui gémissait et se lamentait tout le long du jour. Elle me disait souvent:
«Que n'es-tu à ma place? Tu n'aimeras jamais personne, tu serais contente de commander, tu mènerais tout le monde ici à la baguette; avant deux ans on te nommerait supérieure.»
Ces paroles, dites étourdiment, n'étaient pas sorties de ma mémoire. J'avais cherché de tous côtés quelle voie était ouverte à mes ambitions confuses; je n'en trouvais aucune. Un mariage, quelque brillant qu'il fût, me plaçait sous le pire des jougs, celui du caprice d'un individu qui pouvait être noble et intelligent à la vérité, mais qui pouvait aussi être vulgaire et stupide. D'ailleurs, le mariage, c'était le ménage, le gynécée, la vie des salons. C'était le renoncement presque certain à l'expansion de ma force, à ce rayonnement de ma vie sur d'autres vies, dont l'image seule enflammait mon cerveau d'irréfrénables désirs. L'idée de diriger un jour une communauté tout entière et l'éducation de deux cents jeunes filles, toujours renouvelées et recrutées dans les premiers rangs de la société, s'empara de moi comme la seule qui pût me conduire à un but digne d'efforts. Si je pouvais, me disais-je, infiltrer dans Ces jeunes coeurs les sentiments dont le mien déborde; si, au lieu de la morgue et de la vanité dont on les nourrit, je parvenais à les pénétrer des principes d'une égalité vraie; si j'allumais dans leur âme pur et enthousiaste amour du peuple, j'aurais fait une révolution… Ce mot me donnait le vertige.
Je déclarai à mon père que je voulais entrer au couvent de l'Annonciade en qualité de novice. Il sourit de pitié, ne voyant dans ce dessein que le puéril entêtement d'un amour contrarié. Ma soeur l'entretint dans cette pensée, car elle savait que son indifférence n'irait pas jusqu'à me voir sans chagrin prendre un parti aussi extrême, et l'assura qu'au bout de quinze jours de noviciat mon obstination serait domptée; mon père ne m'en parla plus, et, vingt-quatre heures après, ayant fait avertir la supérieure des Dames de l'Annonciade, il me fit conduire au couvent. Euphrasie, en m'embrassant, me sourit d'un sourire où se peignait toute l'hypocrite satisfaction de sa médiocrité rancunière.
La première personne que je vis au couvent; après la supérieure, ce fut le père Aimery; sa capacité me frappa. Je discernai vite en lui une nature semblable à la mienne par l'ambition, le courage et la persévérance; il parut me deviner aussi. Cette rencontre me sembla providentielle. Je le savais tout-puissant dans son ordre et très-influent dans le monde. Je l'associai dans ma pensée à tous mes projets, et, sans lui ouvrir mon coeur encore, je lui livrai en esprit toutes mes espérances. Peu de temps après mon entrée au couvent, mon père tomba malade; il mourut l'avant-veille du jour fixé pour mes premiers voeux, attendant toujours que je vinsse me rétracter et implorer mon pardon. Sous prétexte de me distraire, mais en réalité pour m'éprouver, on me fit quitter Paris et l'on m'envoya successivement dans les maisons de province les plus reculées. Ma conduite, pendant six années, fut la plus édifiante dont on eût mémoire au couvent. Elle ne trahit absolument rien qu'une piété exemplaire et une abnégation complète de toute volonté. Ma naissance et ma fortune me donnaient en surplus des avantages tels, que, le jour de l'élection venu, je fus nommée supérieure à l'unanimité. Dès que j'eus le pouvoir en main, je songeai à m'ouvrir au père Aimery; je ne doutais pas de le trouver prêt à me seconder. Nous eûmes ensemble une conférence que je n'oublierai de ma vie. Elle dura six heures d'horloge. Nous commençâmes par établir notre point de départ; il était le même: concentrer en nos deux personnes la plus grande force d'autorité possible; obtenir au dedans une soumission aveugle; nous entendre pour gagner ou distraire ceux de nos chefs qui pourraient nous faire obstacle; flatter, séduire la jeunesse qui nous était confiée; nous insinuer par elle dans l'intérieur des familles. Jusque-là tout allait à merveille; mais tout à coup il se fit dans l'entretien une immense déchirure. Le terrain sur lequel nous marchions sans plus de précaution, nous croyant déjà d'accord, s'éboula avec fracas; le père Aimery et moi, nous nous trouvâmes séparés par un abîme. Le but de toute cette influence reconquise, de cette puissance exercée au dedans et au dehors, c'était pour lui le rétablissement plein et entier de l'ancienne omnipotence de son ordre au profit de tout ce que je regardais comme d'iniques préjugés. Il me laissa entrevoir de secrètes affiliations avec les chefs de la noblesse, des promesses échangées, des engagements pris pour le retour d'un état de choses qui me faisait horreur… Ma surprise fut violente. Je ne sus pas me contenir, et, dans un torrent de paroles où mes espérances si longtemps comprimées se livrèrent passage, je laissai échapper avec une imprudence d'enfant le secret de ma vie entière. Le père Aimery me regarda longtemps comme s'il avait eu devant les yeux une personne frappée d'aliénation mentale; puis je le vis faire une prière intérieure; puis, enfin, il me déclara que j'étais d'une fourberie insigne, que j'avais trompé lui et tout le monde avec une adresse satanique, mais qu'il saurait bien m'empêcher de nuire; que, puisqu'on ne pouvait me retirer l'autorité que me conférait ma dignité nouvelle, il exercerait du moins une surveillance de tous les instants et me dénoncerait à la première parole imprudente qui m'échapperait. Il ajouta, du reste, en s'adoucissant, qu'il espérait que le temps et la réflexion rassainiraient mes idées et me rendraient à moi-même.
Quand il m'eut quittée, je crus à mon tour que tout ce que je venais d'entendre ne pouvait être véritable; que le prêtre avait parlé ainsi pour me tenter… Mais cette illusion dura peu, et je me vis face à face avec la plus triste destinée.
Je ne vous dirai pas, ce serait trop long, toutes les tortures des années suivantes; mes vains efforts pour gagner le père Aimery au moins à des modifications partielles dans l'enseignement, mes tentatives avortées auprès de quelques autres ecclésiastiques, et enfin l'inaction absolue à laquelle je me vis condamnée par, leur vigilance soupçonneuse. Quand vous entrâtes au couvent, Nélida, j'étais plongée dans le plus morne désespoir. La vue de votre visage éclairé d'une lumière divine, ce que j'entrevis de noble, de grand et de fier dans votre âme, ralluma en moi l'instinct de la vie; et, lorsque vous me dîtes que vous vous sentiez la vocation, j'en ressentis une joie que je ne sus pas assez dissimuler. Le père Aimery suspecta quelque embûche; il se persuada probablement que vous partagiez mes opinions et qu'il aurait deux esprits rebelles à contenir au lieu d'un; bref, il s'opposa à votre prise d'habit, et nous eûmes à cette occasion des querelles fort vives, qui finirent par la menace de me faire destituer dans une assemblée générale. Je sentis en frémissant que d'un jour à l'autre, en effet, je pourrais me voir dépouillée de l'autorité qui était ma sauvegarde et tomber sans défense entre les mains de mes ennemis. Ce fut alors que je conçus un premier projet de fuite.
Une lettre que je reçus peu après de Férez, par l'intermédiaire d'une ancienne femme de chambre qui m'était restée dévouée, fixa ce vague projet et en hâta l'exécution. Férez m'apprenait qu'il était marié à Genève, où il venait de fonder un journal. Il rassemblait autour de lui des hommes de talent, et travaillait pour la bonne cause. Sa femme, ajoutait-il, partageait toutes ses idées et l'aidait avec zèle.
Ces derniers mots furent décisifs. Je m'échappai du couvent avec ma fidèle Rose. Elle m'avait procuré un passe-port et une chaise de poste que je trouvai toute prête chez elle. Trois jours après j'étais en Suisse. Pendant deux ans j'y vécus à peu près cachée, craignant toujours les poursuites du père Aimery. Mais un silence complet de ce côté, comme aussi celui de ma soeur, qui, mariée honorablement en Allemagne, ne se souciait guère d'entendre parler de moi, me rassura. Pendant ce temps, je m'étais préparée, je puis dire, avec ferveur, à la mission à laquelle je me croyais appelée, et lorsque Férez résolut de rentrer en France et de fixer à Lyon le centre de son activité, je lui déclarai que j'étais décidée à le suivre.