Vous vous étonnerez peut-être, Nélida, de me voir chercher un asile sous le toit d'un homme dont la passion pour moi m'était connue. Vous penserez sans doute qu'il n'était pas loyal de venir me jeter à la traverse d'une union paisible et de m'exposer à troubler le bonheur de deux êtres que je respectais? Il est certain que j'agissais sans prudence. Je fus plus heureuse que sage. J'avais quitté un jeune homme, je retrouvai un vieillard, un front plissé par la méditation, un coeur absorbé par les passions politiques, des sens éteints par la force de la pensée. Quand nous nous revîmes, nous parlâmes à peine de nous. La cause, la sainte cause pour laquelle Férez était prêt à donner sa vie, l'absorbait entièrement. Il se réjouit de trouver en moi une auxiliaire dont il s'exagéra la valeur. Très fort la plume à la main, Férez n'avait pas le don de la parole et ne pouvait agir directement sur les masses. Il me trouva éloquente, me conjura de jeter loin de moi tout scrupule et de ne pas craindre de prêcher ouvertement nos doctrines. J'essayai d'abord de faire quelques prosélytes parmi les femmes. Je voulais fonder une association, une espèce de couvent libre où l'on ne ferait d'autre voeu que celui de charité. Mais, hélas! que je fus vite rebutée! Tous ces cerveaux étaient si creux, tous ces coeurs si frivoles! Ces femmes s'enivraient d'idées comme les hommes se grisent d'un vin dont ils n'ont pas l'habitude, et ce qui les animait d'un certain enthousiasme extravagant pour les idées nouvelles, c'était l'espoir assez peu dissimulé de pouvoir s'abandonner sans frein et sans honte à leurs penchants. Découragée de ce côté, je dirigeai mes efforts d'un autre. J'avais été souvent avec Férez dans les ateliers et dans les prisons où il portait des secours et des espérances; je trouvai là de si mâles courages, de si simples et si héroïques vertus, qu'une idée longtemps nourrie en silence me revint avec force.

Notre pays, me disais-je, depuis la dernière révolution, n'a pas repris son équilibre. Deux classes de la société, la noblesse et le peuple, sont en proie à de vives souffrances; l'une subit un mal imaginaire, l'autre un mal réel; la noblesse, parce qu'elle se voit dépouillée de ses privilèges et de ses honneurs par une bourgeoisie arrogante; le peuple, parce que le triomphe de cette bourgeoisie, amenée par lui au pouvoir, n'a été qu'une déception cruelle. Il commence à regretter, par comparaison, ses anciens maîtres. Comme il lit peu l'histoire, il ne se souvient que des manières affables et des largesses du grand seigneur. Pourquoi ces deux classes, éclairées par l'expérience, ne s'entendraient-elles pas contre leur commun adversaire? Pourquoi les instincts courageux du peuple, l'esprit d'honneur de la noblesse, ne triompheraient-ils pas d'une bourgeoisie égoïste et déjà énervée par le bien-être? Pourquoi ne tenterait-on pas ce rapprochement? Pourquoi les femmes, qui ont à la fois et par nature toutes les délicatesses de l'aristocratie et l'ardeur de charité du peuple, ne seraient-elles pas les apôtres et les intermédiaires de cette alliance?

Férez encourageait mes illusions. Il est des temps, me disait-il, où l'esprit de vérité se retire des hommes. La vue prophétique des choses est alors donnée à la femme, qui prononce, souvent même sans en avoir l'intelligence complète, les paroles de salut. C'est une femme qui a fait la France chrétienne; c'est une femme qui l'a sauvée du joug étranger; ce sera une femme encore; tout me le dit, qui allumera le flambeau de l'avenir.

Ainsi exaltée, enhardie, je redoublai de zèle et je parvins à former une nombreuse association d'ouvriers que j'éclairai d'abord sur leurs intérêts matériels; je leur fis honte de leur ivrognerie, des rivalités stupides et sanglantes du compagnonnage; puis je les amenai à désirer, pour leurs enfants et pour eux-mêmes, un cours régulier d'instruction morale. Me voyant écoutée avec docilité, l'idée me vint de compléter mon oeuvre en allant trouver dans les châteaux quelques femmes bonnes et pieuses, que j'espérais intéresser en leur présentant mon oeuvre au point de vue de la charité chrétienne. Je me procurai une lettre pour l'une des plus considérables de la province. Elle me reçut bien et m'introduisit auprès de ses amies; j'agis cette fois avec une circonspection très-grande; allant pas à pas, de proche en proche, obtenant en premier lieu de l'argent, puis des sympathies vives, nouant ensuite des rapports personnels entre les plus éclairés de mes aristocratiques adeptes et les familles d'ouvriers auxquelles je connaissais les habitudes les plus délicates. Là où je voyais du penchant pour les doctrines nouvelles, je me hasardais plus avant. Chaque jour nous nous applaudissions, Férez et moi, des succès de ma propagande, lorsque mon mauvais destin me fit découvrir par le père Aimery. Ce fut ma perte. Il me dénonça dans les châteaux comme une religieuse sans moeurs, échappée du cloître. Aussitôt toutes les portes me furent fermées. Mais sa haine ne se borna pas là. Il sut m'atteindre jusque parmi ces honnêtes artisans dont j'étais devenue la mère et la soeur; il me fit passer près d'eux pour un espion; la méfiance se glissa dans leur âme, et j'ai désormais à lutter contre des obstacles de tout genre que je désespère d'aplanir.»

Nélida, qui avait écouté la religieuse avec une attention toujours croissante, lui dit en attachant sur elle ses deux grands yeux qui brillaient d'un éclat effrayant dans ses joues creuses et ternes.

—Vous voyez bien, ma mère, que vous désespérez aussi.

—Je désespère de moi, non de la cause, reprit la religieuse; la Providence est juste; elle ne pouvait vouloir pour de si nobles fins un instrument si misérable. Mon but était grand, mais mon mobile était petit; et tous, nous devons subir la peine de nos fautes. L'ambition m'a dévorée; le désir de me faire un nom m'a entraînée à des voeux coupables; je suis entrée au cloître sans avoir la foi aveugle qui m'y aurait soutenue; je n'ai cherché que la domination; deux fois elle m'échappe au moment où je crois la saisir. Oui, Nélida, une justice rigoureuse s'exerce dans la destinée de l'homme. Vous me voyez brisée par l'instrument choisi pour mon élévation. J'ai rompu sans vertu des voeux faits sans loyauté; ces voeux me poursuivent et anéantissent mon ouvrage. J'ai voulu l'éclat d'une grande renommée; l'opprobre qui s'attache si justement au parjure flétrit mon front.

D'ailleurs, continua-t-elle, je suis un être incomplet, parce que je n'ai jamais aimé. Je n'ai pas connu ce sentiment sublime qui fait vivre d'une double vie. Je n'ai désiré ni un époux ni un enfant; je n'ai été qu'une femme orgueilleuse, aussi grande en apparence qu'on peut le devenir par la force de l'esprit, mais une bien chétive créature en réalité, à qui la nature avait refusé un coeur capable d'amour.

Et la religieuse, pour la première fois depuis bien des années, pleura à chaudes larmes. Se maîtrisant enfin, elle s'écria: Mais ce que je n'ai pu faire, ce qui n'a pu m'être accordé, d'autres plus dignes ou plus fortunés l'accompliront. Ô Nélida! si vous aviez la moitié de mon courage! si vous consentiez seulement à vivre, si vous voyiez, si vous entendiez une seule fois ces flagrantes misères que j'ai si souvent exhortées, vous auriez honte de votre désespoir. Et vous seriez exaucée, vous, ajouta la religieuse en prenant la main de madame de Kervaëns et en la serrant dans la sienne, car vous êtes digne d'une telle destinée. Vous n'êtes plus ni une amante égoïste ni une épouse infidèle; vous êtes la veuve libre et éprouvée qui a conquis, par la douleur et l'amour, le droit de se consacrer aux grandes pensées. Votre âme ne s'est jamais ouverte aux passions mauvaises; Dieu y peut verser encore ses plus purs rayons.

Nélida sourit d'un amer sourire.