—Sais-je seulement aujourd'hui prier encore ce Dieu que vous invoquez, dit-elle? Sais-je comment il veut qu'on le prie? Puis-je croire encore?…
—Qu'est-il besoin de croire? reprit la religieuse avec feu. Contentez-vous d'espérer! Dans le triste temps où nous virons, je crains qu'ils ne mentent aux autres ou qu'ils ne se mentent à eux-mêmes, ceux qui disent qu'ils croient. La foi exigée par les religions établies, cette foi qui s'élève sur les ruines de la raison, répugne aujourd'hui à une créature sensée, car elle semble une insulte à l'attribut le plus divin de la nature humaine. Tout est incomplet, insuffisant. La certitude abstraite des philosophes est dérisoire, car elle ne satisfait ni le coeur ni l'imagination. L'homme, cet être chétif et borné, n'a pas trop de toutes ses puissances pour s'élever jusqu'à Dieu; mais quand il a concentré sur un seul point toutes les forces de son esprit, de son coeur et de sa volonté, il ne parvient pas toujours à la foi; il n'arrive le plus souvent qu'à l'espérance.
La soif de l'idéal est en vous, Nélida. L'idéal a fait la force et l'angoisse de votre vie. Vous avez cru le trouver dans le renoncement du cloître; je m'applaudirai toujours, malgré vos infortunes, de vous avoir désabusée. Il vous est apparu dans le mariage; c'est là qu'il serait pour la plupart des femmes, si la société n'avait faussé les conditions naturelles de ce sérieux contrat. Plus tard, vous l'avez cherché dans l'amour passionné d'un seul; ce fut votre illusion la plus funeste. Loin de moi la pensée d'accuser celui que vous avez aimé; il ne vaut peut-être ni plus ni moins qu'un autre homme; l'égoïsme a revêtu chez lui sa forme la plus belle: la forme poétique. Mais il n'était pas digne de votre sublime abnégation; il sentait que vous étiez aveuglée, et cette conscience lui causait de grands tourments dont il se délivrait par de grandes faiblesses. Voulez-vous pleurer éternellement une erreur réparable? Voulez-vous vous abîmer dans les larmes? Voulez-vous rendre à Dieu une âme vide de bien?…
Mère Sainte-Elisabeth avait parlé longtemps. La lampe s'éteignait et les premières lueurs de l'aube pénétraient dans la chambre. Les rues désertes commençaient à retentir de ces bruits graves qui annoncent le réveil des travailleurs. Quelques charrettes, apportant à la ville les provisions de la journée, roulaient pesamment sur le pavé sonore. La religieuse alla à la fenêtre; Nélida se leva et la suivit en silence. Toutes deux s'appuyèrent sur le balcon et regardèrent, tantôt la rue où passait de loin à loin un ouvrier chargé de ses outils, tantôt le ciel où de pâles étoiles luttaient encore contre la clarté envahissante du jour.
—Venez à moi, a dit notre sauveur à ceux-là, reprit la religieuse en montrant la rue; eh bien! moi je vous dis: Allez à eux.
Nélida se pencha sur cette main inspirée, et murmura d'une voix émue quelques paroles que mère Sainte-Élisabeth devina plutôt qu'elle ne les comprit…
—Vous consentiriez à vivre? dit la religieuse avec transport.
—J'essayerai du moins, répondit Nélida.
XXIV
En s'éloignant de Nélida d'une façon si brusque, en se jouant ainsi d'une vie dont il s'était emparé avec témérité et dont il devait compte à Dieu et aux hommes, Guermann était bien loin de comprendre toute l'étendue de sa faute; il n'en avait pas même envisagé les conséquences probables. Depuis longtemps déjà, il agissait et parlait comme un homme ivre à demi. Sa longue oisiveté et l'excitation factice de sa vie mondaine avaient jeté en lui une perturbation au sein de laquelle ne se faisait plus entendre que le sourd grondement de son orgueil blessé. Il était tourmenté d'un besoin unique: celui d'échapper à tout prix à la conscience de ses torts, à ce mécontentement aigu de soi-même, châtiment inexorable des organisations supérieures, quand elles font un vain emploi de leurs facultés. Il pensa tout gagner en ne voyant plus auprès de lui la pâle et sévère figure de madame de Kervaëns, dont le silence accablant le forçait à rentrer en lui-même; et comme à ses yeux l'éclat d'un succès justifiait, glorifiait même toute faute, il saisit avec avidité l'occasion de ramener à lui l'attention publique, ne doutant pas qu'éblouie par le prestige de sa célébrité reconquise, Nélida, qu'il aimait encore bien plus qu'il ne le pensait lui-même, ne confessât bientôt ses injustices et ne s'inclinât, repentante et heureuse, devant, le génie de son amant un instant méconnu.