La secousse donnée à ses nerfs par une résolution si violente, le souvenir de son facile succès auprès de la marquise Zepponi, et, plus que cela, les vagues perspectives d'une position supérieure à saisir d'emblée dans un monde et dans un pays nouveaux, troublèrent de plus en plus, pendant la longue route, ses esprits inquiets. Lorsqu'il arriva à T…, toutes les ambitions de sa jeunesse s'étaient réveillées, et les battements pressés de son coeur semblaient voler au-devant d'un grand et prochain accomplissement.

Il prit à peine quelques instants de repos et courut au palais du grand-duc. Son Altesse était absente; mais des ordres avaient été donnés pour que, aussitôt arrivé, Guermann fût conduit chez le premier chambellan, intendant des théâtres et fêtes de la cour. Il était dix heures du matin.

L'antichambre du haut personnage était remplie de clients et de solliciteurs, assis côte à côte sur d'étroites banquettes qui faisaient le tour de la pièce, attendant silencieusement, patiemment, religieusement, l'oeil braqué sur la porte de Son Excellence, la minute fortunée où cette porte archi-sainte s'ouvrirait pour l'un d'entre eux. L'arrivée de Guermann causa un léger mouvement d'oscillation dans l'assemblée. Les derniers assis se pressèrent pour faire place à l'étranger; mais il ne daigna pas s'en apercevoir, et, au bout de quelques minutes il se mit à arpenter le plancher d'un pas bruyant, en murmurant toutes sortes de paroles irrévérencieuses qui firent s'entre-regarder, de l'air de la plus profonde surprise, les solliciteurs taciturnes. Guermann, pour lequel la société mal vêtue, mal peignée, mal assise, avec laquelle il se trouvait, société d'acteurs en détresse, de chanteurs émérites, d'auteurs besogneux, n'embellissait pas les heures de l'attente, sentait la colère lui monter au cerveau. Il s'approcha machinalement du poêle, quoique l'atmosphère fût étouffante, et s'y brûla les doigts. Il alla à la fenêtre; elle donnait sur un toit couvert en ardoises, où de larges gouttières recevaient et déversaient avec un bruit monotone, dans, une espèce de réservoir en plomb, les flots ternes d'une pluie de décembre. Cette vue n'était pas réjouissante. Guermann referma, d'un geste de colère, le petit rideau de mousseline empesée qui se déchira. Enfin, mettant le comble à ses témérités, il revint au milieu de la chambre, auprès d'un guéridon qui en faisait le seul ornement, et ouvrit un livre qu'on y avait laissé: c'était l'almanach de Gotha. L'assemblée des solliciteurs s'émut; mais tout à coup la porte de l'Excellence s'ouvrit, et, à la stupéfaction générale, un valet appela M. Guermann Régnier. L'artiste heurta le guéridon et fit tomber à terre le livre respectable. Une jeune fille se leva, le ramassa et le remit à sa place, après avoir soigneusement rétabli le signet à la feuille où elle pensait qu'il avait dû être. Pendant ce temps Guermann paraissait devant le premier chambellan de la cour grand-ducale. Cet homme important, vêtu de sa robe de chambre, prenait son café à la crème, sans se déranger en aucune façon, tout en faisant tremper dans sa tasse une énorme rôtie au beurre:

—Vous êtes monsieur Régnier, peintre français? dit-il.

Guermann s'inclina à demi, en mettant la main sur une chaise, où il se serait assis infailliblement si le chambellan lui en eût laissé le loisir.

—Veuillez tirer deux fois ce cordon de sonnette, continua l'Excellence; monseigneur le grand-duc est en voyage; mais il a daigné commander que vous fussiez logé dans son palais et nourri à ses frais, à la troisième table. Voici la personne chargée de vous installer, ajouta-t-il en désignant une espèce de secrétaire venu au coup de sonnette. Vous aurez à vous présenter aujourd'hui ou demain chez M. le directeur du Musée; il vous montrera la galerie qui vous est destinée. Vous ferez bien de vous mettre immédiatement à l'ouvrage, afin que monseigneur, à son retour, trouve quelque chose d'achevé.

Guermann faillit répondre une colossale impertinence; mais, à un signe de l'intendant, la porte par laquelle on l'avait introduit s'était rouverte; un solliciteur était entré.

L'artiste n'eut que le temps de saluer à la française, c'est-à-dire le moins bas possible, et suivit le secrétaire en jurant intérieurement que Son Excellence le chambellan, intendant des théâtres et fêtes de la cour grand-ducale, lui payerait cher quelque jour sa morgue ridicule.

Le secrétaire fit traverser à Guermann plusieurs cours de service. Arrivés dans la cour des écuries, ils montèrent un petit escalier raide et obscur, assez semblable à celui de l'atelier de la rue de Beaune; cet escalier aboutissait à un couloir sur lequel donnaient des portes numérotées. Le secrétaire mit la clef dans la serrure de la porte n° 1 et introduisit Guermann dans une assez grande chambre à coucher, fort basse d'étage, aussi peu éclairée que possible par deux fenêtres à petits carreaux octogones cerclés de plomb. Un énorme poêle, flanqué de deux crachoirs, contristait de sa masse noire et informe cette pièce inhospitalière; un lit garni de rideaux jaunes à franges cramoisies, des fauteuils en velours d'Utrecht, un tapis fané, rapiécé de morceaux presque neufs, deux affreuses gravures représentant le grand-duc et la grande-duchesse en habit de gala, et enfin un piano, meuble rarement oublié en Allemagne, mais si exigu qu'on aurait pu le prendre pour un jeu de tric-trac, l'enlaidissaient de cette sorte de luxe misérable qui caractérise par tous pays les logements subalternes des demeures princières.

—À l'étage supérieur, il y a une pièce éclairée par le haut qui sera mise dès demain à votre disposition, monsieur, dit le secrétaire en adressant pour la première fois la parole à Guermann; Son Excellence pense qu'elle sera convenable comme atelier. Voici la fille de chambre chargée du service de cette partie de la maison, ajouta-t-il, en voyant entrer la servante, grosse Maritorne aux cheveux de chanvre, aux yeux bleu de faïence, sans cils ni sourcils, qui tenait d'une main une cruche à eau et de l'autre une pile de serviettes: