—Annchen, au premier coup de cloche, vous conduirez monsieur dans la salle à manger n. 3.
Annchen sourit.
—On dîne à deux heures, monsieur, continua le secrétaire; vous trouverez votre place marquée et votre couvert mis à la grande table du rez-de-chaussée, je vais envoyer prendre vos effets à l'auberge. Vous ne désirez rien autre?
—Absolument rien, monsieur, répondit l'artiste d'un ton courroucé.
—Qui est-ce qui dine à la table nº 3? dit-il à la servante, aussitôt que le secrétaire fut hors de la chambre.
—C'est un excellent dîner, monsieur, soyez tranquille, répondit Annchen souriant toujours et ne comprenant qu'à moitié l'allemand problématique de Guermann; tous les dîners sont faits ici dans la même cuisine; on ne sert pas un plat de plus à une table qu'à l'autre.
—Je ne vous demande pas cela, interrompit Guermann se contenant à peine, car, depuis une heure, sa vanité recevait coup sur coup des piqûres envenimées; je vous demande quelles sont les personnes qui dinent à cette table?
—Oh! une superbe société, monsieur! Il y a d'abord madame la première femme de chambre qui a été trois ans à Paris; puis, monsieur le caissier particulier, bien bon enfant, qui n'est pas du tout fier, et qui trinquera volontiers avec monsieur à la santé du grand Napoléon, dont il parle toujours; puis madame la seconde gouvernante des enfants…
—Il suffit, dit Guermann en prenant son chapeau; vous direz que je ne dine pas à table. Et il sortit en frappant la porte de telle sorte, que la pauvre fille épouvantée laissa tomber à terre sa pile de serviettes, en se demandant si tous les Français étaient donc vraiment fous comme elle l'avait entendu dire. Guermann descendit les escaliers quatre à quatre, se perdit dans les cours, se fourvoya dans mille impasses. Après bien des allées et venues, trouvant enfin une grille entr'ouverte qui donnait sur la rue, il sortît du palais dans un état d'exaspération difficile à peindre, et marcha longtemps au hasard, par la pluie battante, ne sachant ni où il allait ni ce qu'il voulait. Sa première pensée avait été de remonter incontinent dans une voiture publique et de prendre une route quelconque pour retourner en Italie. Ce projet, en se modifiant sous l'action calmante de la pluie, devint l'intention bien arrêtée de rentrer à l'hôtel où il était descendu, de s'y établir, et de refuser fièrement cette munificence princière qui le faisait loger dans le quartier des écuries et dîner avec des femmes de chambre. Un peu plus loin, il résolut d'aller trouver la grande-duchesse pour l'instruire de ce qui se passait, à son insu selon toute apparence, et ne devait être imputé qu'à la brutale malveillance de l'intendant.
La pluie tombait toujours et traversait peu à peu le drap léger de sa redingote. Tout en ralentissant le pas, Guermann commença à raisonner avec plus de sang-froid; il songea au personnage ridicule qu'il ferait aux yeux de madame de Kervaëns, s'il revenait près d'elle comme un enfant capricieux et désappointé; il se remit en mémoire l'état de sa bourse qui lui permettait bien de vivre encore indépendant pendant quelques mois, mais non de prolonger son inaction et de rejeter, d'une seule colère, les avantages d'un traitement considérable et d'un travail important.