—Vous retrouverez tout, dit Nélida.

—J'ai tout retrouvé, puisque te voilà près de moi, dit-il en la regardant comme en extase. Ta main, en passant sur mon front, en enlève les sombres pensées. Ton haleine purifie l'air que je respire, et qui tout à l'heure encore, brûlait ma poitrine. Tes paroles sont une mélodie ineffable à mon oreille…

Il retomba défaillant sous l'émotion trop vive… ses yeux se fermèrent. Madame de Kervaëns crut qu'il rendait le dernier soupir. À ses cris, le médecin, resté dans la chambre voisine, entra précipitamment.

Après avoir tâté le pouls de Guermann, il fit signe à M. Bernard qui l'avait suivi, d'emmener Nélida.

Guermann vécut deux jours encore, mais sans recouvrer l'usage de ses sens. Son agonie fut douce et tranquille. Il ne parut plus souffrir.

Il est permis d'espérer que cette dernière étreinte d'une main magnétique, que ce dernier regard d'un amour souverain, furent pour cette âme haletante un gage de la paix éternelle. Nélida put croire que, du moins à l'heure de la mort, elle avait été pour son amant ce qu'elle aurait voulu être dans sa vie: la prière exaucée, la faute pardonnée, la Béatrix qui montre les cieux ouverts.

* * * * *

Que devint Nélida? Si le lecteur s'intéresse à cette femme courageuse assez pour désirer connaître le lendemain de ses jours d'épreuve; s'il veut apprendre quelle maturité peut succéder à une telle jeunesse, quel soir à un tel matin; s'il demande quel est le port où se reposent ici-bas les âmes ainsi faites, nous le lui dirons peut-être en son lieu; mais ne doit-il pas déjà le pressentir?

Chez les femmes les plus hautement douées, le coeur, dans ses élans rapides, dépasse de si loin la pensée, qu'à lui seul il agite, soumet, bouleverse et entraîne au hasard toute la première moitié de l'existence. La pensée, plus lente en sa marche, grandit, d'abord inaperçue, au sein des orages; mais peu à peu elle s'élève au-dessus d'eux, les connaît, les juge, les condamne ou les absout; elle devient souveraine. Le combat fut long et cruel pour Nélida, et quand elle entra en possession des forces que la nature lui avait données, elle se trouva en présence d'ennemis extérieurs aussi formidables que l'avait été son amour. La lutte recommença sous d'autres aspects et dans une autre arène. Quelles en furent l'issue et la récompense? Il n'est que trop facile de le deviner.

N'appartenons-nous pas à un temps où rien ne s'accomplit, où nul n'achève aucune tâche? Les hommes et les choses ne semblent-ils pas frappés aujourd'hui de je ne sais quel ironique anathème? Ne voyons-nous pas autour de nous tout enthousiasme égaré, toute force dispersée, toute volonté engloutie dans la sombre tourmente de nos incertitudes?