XVII
Comment le Dieu d'Amours enseigne 2159
L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
Les reigles qu'il haille à l'Amant,
Escriptes en ce bel Rommant.
Vilonnie premierement,
Ce dist Amors, veil et commant
Que tu guerpisses sans reprendre,
Se tu ne veulz vers moi mesprendre;
Si maudi et escommenie
Tous ceus qui aiment Vilonnie.
Vilonnie fait li vilains,
Por ce n'est pas drois que ge l'ains;
Vilains est fel et sans pitié,
Sans servise et sans amitié.
Après, te garde de retraire[43]
Chose des gens qui face à taire:
N'est pas proesce de mesdire.
En Keux le seneschal te mire[44],
Qui jadis par son mokéis
Fu mal renomés et haïs.
Tant cum Gauvains li bien apris[45]
Par sa cortoisie ot le pris,
Autretant ot de blasme Keus,
Por ce qu'il fu fel et crueus,
Ramponieres et mal-parliers
Desus tous autres chevaliers.
Sages soies et acointables,
De paroles dous et resnables
Et as grans gens, et as menues,
Et quant tu iras par les rues,
XVII
Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161
L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne
Les règles qu'il baille à l'Amant
Écrites en ce beau Roman.
D'abord, dit Amour, Vilenie
Qu'à tout jamais ton coeur renie!
Je le commande et je le veux
Sous peine de trahir tes voeux;
Car je maudis, j'excommunie
Tous ceux qui aiment Vilenie.
C'est elle qui fait les vilains;
Aussi, je la hais et la plains:
Vilain est traître, impitoyable,
D'amour, de service incapable.
Puis garde-toi de publier[43b]
Ce qu'il faut taire et oublier;
C'est lâcheté que de médire.
Que toujours ton âme s'inspire
Du sénéchal Keux, dont le fiel[44b]
Fit un sot méchant et cruel.
Vois Gauvain, son âme loyale[45b]
Et courtoise était sans rivale,
Tandis qu'était honni ce Keux,
Parmi tous ces chevaliers preux,
Pour sa langue vile et méchante
Et querelleuse, et médisante.
Surtout sois raisonnable et doux,
Sage et gracieux envers tous,
Grands et petits; et par la rue,
Pour souhaiter la bienvenue,
Gar que tu soies costumiers 2189
De saluer les gens premiers;
Et s'aucuns avant te salue,
Si n'aies pas la langue mue,
Ains te garni du salu rendre
Sans demorer et sans atendre.
Après, garde que tu ne dies
Ces ors moz, ne ces ribaudies;
Jà por nomer vilaine chose
Ne doit ta bouche estre desclose:
Je ne tiens pas à cortois homme,
Qui orde chose et lede nomme.
Toutes fames sers et honore,
D'eles servir poine et labore;
Et se tu os nul mesdisant
Qui aille fames desprisant[46],
Blasme-le, et dis qu'il se taise.
Fai, se tu pués, chose qui plaise
As dames et as damoiseles,
Si qu'els oient bonnes noveles
Dire de toi et raconter;
Par ce porras en pris monter.
Après tout ce, d'orgoil te garde,
Car qui, bien entent et esgarde,
Orguex est folie et pechiés;
Et qui d'orgoil est entechiés,
Il ne puet son cuer aploier
A servir ne à souploier.
Orguilleux fait tout le contraire
De ce que fins amans doit faire.
Mais qui d'amer se vuelt pener,
Il se doit cointement mener;
Hons qui porchace druerie,
Ne vaut noient sans cointerie.
Garde-toi d'être le dernier; 2191
Et si quelqu'un tout le premier
A ta rencontre te salue,
Jamais ta langue irrésolue
Ne doit un seul instant rester
Sans salut rendre et s'acquitter.
Puis veille à ne dire paroles
Sales, libertines et folles;
Jamais pour vilains mots choisir
Ta bouche ne se doit ouvrir,
Car je ne tiens pour courtois homme
Qui chose sale ou laide nomme.
Puis toute femme honore et sers,
A les servir ta peine perds;
Si tu entends langues infâmes
Mépriser, rabaisser les femmes[46b],
Blâme et fais taire ces hargneux.
Cherche à plaire autant que tu peux
Aux dames et aux damoiselles,
Pour que de toi bonnes nouvelles
Elles entendent raconter,
Tu n'y pourras qu'en prix monter.
Après tout ce, d'orgueil te garde;
Pour qui bien entend et regarde,
Orgueil est folie et péché,
Et qui d'orgueil est entaché
Se plaît à faire le contraire
De ce que fin amant doit faire;
Il ne saurait son coeur plier
A servir ni à supplier;
Mais l'amant fin et véritable
Se doit montrer facile, aimable,
Car pour réussir en amours
Il faut être affable toujours.
Cointerie n'est mie orguiez, 2223
Qui cointes est, il en vaut miez:
Por quoi il soit d'orgoil vuidiés,
Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés.
Mene-toi bel selonc ta rente,
De robes et de chaucemente;
Bele robe et biau garnement
Amendent les gens durement:
Et si dois ta robe baillier
A tel qui sache bien taillier,
Et face bien séans les pointes,
Et les manches joignans et cointes.
Solers à las, ou estiviaus
Aies souvent frès et noviaus,
Et gar qu'il soient si chauçant,
Que cil vilain aillent tençant
En quel guise tu i entras,
Et de quel part tu en istras.
De gans, d'aumosniere de soie,
Et de çainture te cointoie:
Et se tu n'as si grant richece
Qu'avoir les puisses, si t'estrece;
Mès au plus bel te dois deduire
Que tu porras sans toi destruire.
Chapel de flors qui petit couste,
Ou de roses à Penthecouste,
Ice puet bien chascun avoir,
Qu'il n'i convient pas grant avoir.
Ne sueffre sor toi nul ordure,
Lave les mains, et tes dens cure[47]:
S'en tes ongles a point de noir,
Ne l'i lesse pas remanoir.
Cous tes manches, tes cheveus pigne,
Mais ne te farde ne ne guigne: