L'homme affable l'orgueil méprise, 2225
Et tout le monde mieux l'en prise;
Seuls les sots et les vaniteux
Sont vers les autres orgueilleux.
Selon ta rente choisis belles
Jambières et robes nouvelles,
Car belles robes, beaux atours
Moult favorisent les amours.
Rappelle-toi qu'il est utile
De rechercher tailleur habile,
Qui coupe pointes gentiment
Et manches fasse tout joignant.
Souliers lacés, fine chaussure
Porte frais, de bonne mesure,
Et garde qu'ils te serrent tant
Que les vilains aillent glosant,
Comment pour entrer tu pus faire
Et pour en sortir la manière.
Prends l'aumônière de satin
Et coquette ceinture enfin;
Et si tu n'es, pour telle mise,
Pas assez riche, économise;
Mais fais ton corps le plus priser
Que tu pourras, sans t'épuiser.
Chapel de fleurs des champs, sans faute,
Ou roses à la Pentecôte
Chacun peut certes bien avoir,
Il n'est besoin d'un grand avoir;
Ne souffre sur toi nulle ordure,
Lave tes mains et tes dents cure[47b],
Et si tes ongles ont du noir,
Ote-le vite et sans surseoir.
Couds tes manches, tes cheveux peigne,
Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne:
Ce n'apartient s'as dames non, 2257
Ou à ceus de mavès renon,
Qui amors par mal aventure
Ont trouvée contre nature.
Après ce te doit sovenir
D'envoiséure maintenir;
A joie et à déduit t'atorne,
Amors n'a cure d'omme morne;
C'est maladie moult cortoise,
L'en en rit, et geue et envoise.
Il est ensi queli amant
Ont par ores joie et torment;
Amans sentent les maulx d'amer
Une hore dous, autre hore amer.
Mal d'amer est moult outrageus,
Or est li amans en ses geus,
Or est destrois, or se demente,
Une hore plore, et autre chante.
Se tu sés nul bel déduit faire,
Par quoi tu puisses as gens plaire,
Je te comant que tu le faces:
Chascun doit faire en toutes places
Ce qu'il set qui miex li avient,
Car los et pris et grace en vient.
Se tu te sens viste et legier,
Ne fai pas de saillir dangier;
Et se tu siez bien à cheval,
Tu dois poindre amont et aval;
Et se tu sés lances brisier,
Tu t'en pués moult faire prisier.
Se as armes es acesmés,
Par ce seras dis tans amés;
Se tu as la voiz clere et saine[48],
Tu ne dois mie querre essoine
Ceci pour les dames est bon, 2259
Ou pour ceux de mauvais renom
Qui cherchent par male aventure
Honteux amour contre nature.
Ensuite il te doit souvenir
Que seuls inspirent le plaisir
Gais atours, riante figure,
Des fronts ridés amour n'a cure;
C'est un mal avant tout courtois,
Enjoué, badin et grivois.
Mais sache aussi qu'il nous octroie
Heure de peine, heure de joie,
Ses maux les amants sentent tous.
Une heure amer, une heure doux.
L'amour est en tous points extrême;
Tantôt l'amant bienheureux aime,
Tantôt s'afflige et dépérit,
Une heure pleure, une autre rit.
Si tu sais quelque beau jeu faire
Par quoi tu puisses aux gens plaire,
Fais-le, tu t'en trouveras bien,
Car los et prix et grâce en vient.
Chacun doit faire en toute place
Ce qui fait mieux valoir sa grâce.
Si tu te sens preste et léger,
Saute donc sans te ménager.
Rien auprès des belles n'avance
Comme savoir rompre une lance.
Et si tu sieds bien à cheval,
Tu dois courir amont, aval;
Bonne prestance sous les armes
Enfin décupleront tes charmes.
Si tu as claire et saine voix[48b],
Ne t'excuse pas quelquefois
De chanter, se l'en t'en semont, 2291
Car bel chanter abelist mont;
Si avient bien à bacheler
Que il sache de viéler,
De fléuter et de dancier;
Par ce se puet moult avancier.
Ne te fai tenir por aver,
Car ce te porroit moult grever;
Il est raison que li Amant
Doignent du lor plus largement
Que cil vilains entule et sot;
Onques hons riens d'Amors ne sot,
Cui il n'abelist à donner:
Se nus se viaut d'amors pener,
D'avarice trop bien se gart.
Car cis qui a por ung regart,
Ou por ung ris dous et serin
Donné son cuer tout enterin,
Doit bien, après si riche don,
Donner l'avoir tout à bandon.
Or te vueil briément recorder
Ce que t'ai dit por remembrer:
Car la parole mains est griéve
A retenir quand ele est briéve.
Qui d'Amors vuet faire son mestre,
Cortois et sans orguel doit estre,
Cointes se tiengne et envoisiés
Et de largece soit proisiés.
Après te doins en pénitence,
Que nuit et jor sans repentence
En bien amer soit ton penser,
Adès i pense sans cesser,
Et te membre de la douce hore
Dont la joie tant te demore;
Si de chanter dame te prie, 2293
Car bien chanter ne déplaît mie;
Et si jeune tu danses bien,
Si tu es bon musicien,
De ces talents fais bon usage,
On en tire grand avantage.
Ne te fais pour chiche tenir;
Ce te pourrait moult desservir.
Car il faut, et plus que personne,
Qu'amant son bien largement donne,
Plus que vilain avare et sot.
D'Amour ne sait le premier mot
Celui qui sa bourse ménage.
Que d'avarice avec courage
Trop bien se garde l'amoureux;
Car celui qui, pour les beaux yeux,
Pour un doux souris de sa mie[49],
Lui donne et son coeur et sa vie,
Doit bien, après si riche don,
De son or faire l'abandon.
Lors donc, je te vais tout mon dire,
En deux mots brèvement réduire.
Mieux s'apprend un commandement,
S'il est résumé sobrement:
Qui d'Amour veut faire son maître,
Courtois et sans orgueil doit être,
Elégant, affable, enjoué,
Enfin de largësse doué.
Puis je te donne en pénitence,
Que nuit et jour sans repentance
A bien aimer soit ton penser;
Penses-y toujours sans cesser,
Et souviens-toi de la douce heure
Dont le plaisir tant te demeure,