Et por ce que fins Amans soies, 2325
Voil-je et commans que tu aies
En ung seul leu tout ton cuer mis,
Si qu'il n'i soit mie demis,
Mès tous entiers sans tricherie,
Car ge n'ains pas moitoierie.
Qui en mains leus son cuer départ,
Par tout en a petite part[50];
Mès de celi point ne me dout,
Qui en un leu met son cuer tout:
Por ce vueil qu'en ung leu le metes,
Mès gardes bien que tu nel' prestes;
Car se tu l'avoies presté,
Gel' tenroie à chetiveté.
Ainçois le donne en don tout quite
Si en auras greignor mérite;
Car bontés de chose prestée
Est tost rendue et aquitée;
Mès de chose donnée en dons
Doit estre grans li guerredons.
Donne-le dont tout quitement,
Et le fai débonnairement:
Car l'en a la chose moult chiere
Qui est donnée à bele chiere;
Mès ge ne pris le don ung pois
Que l'en donne desus son pois.
Quant tu auras ton cuer donné,
Si cum ge t'ai ci sermonné,
Lors t'avendront les aventures
Qui as Amans sunt griés et dures.
Souvent, quand il te souvendra
De tes amors, te convendra
Partir des gens par estovoir,
Et pour que tu sois fin amant, 2327
Je veux, j'ordonne absolument
Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes,
A demi non, mais le promettes
Tout entier sans jamais tricher,
Car je n'aime pas partager.
Qui son coeur en maints lieux adresse,
Partout petite part en laisse[50b];
Celui-là seul a mon aveu
Qui met son coeur en un seul lieu.
Aussi je veux que ton coeur mettes
En un lieu seul et ne le prêtes;
Car si jamais l'avais prêté
Je le tiendrais à vileté.
Plutôt le donne en don tout quitte,
Et plus grand sera ton mérite;
Car de chose donnée en don
Moult grand doit être le guerdon[51],
Mais grâce de chose prêtée
Est tôt rendue et acquittée.
Donne-le donc tout quittement,
Et fais-le débonnairement,
Car présent oncques ne s'efface
S'il est offert de bonne grâce;
Mais je ne prise même un pois
Le don qui pèserait grand poids
Au coeur de celui qui le donne.
Fais donc comme je te l'ordonne,
Et quand ton coeur auras donné,
Comme ici je t'ai sermonné,
Lors t'adviendront les aventures
Qui sont aux vrais amants si dures.
Souvent quand il te souviendra
De tes amours, il te faudra
Qu'il ne puissent aparcevoir 2358
Les maus dont tu es angoisseus.
A une part iras tous seus,
Lors te vendront soupirs et plaintes,
Friçons et autres dolors maintes,
En plusors sens seras destrois,
Une hore chaus, et autre frois,
Vermaus une hore, une autre pales,
Onques fievres n'éus si males,
Ne cotidianes, ne quartes.
Bien auras, ains que tu t'en partes,
Les dolors d'amors essaiées;
Si t'avendra maintes foiées
Qu'en pensant t'entroblieras,
Et une grant piece seras
Ainsinc cum une ymage muë,
Qui ne se crole, ne remuë,
Sans piés, sans mains, sans dois croler,
Sans yex movoir, et sans parler.
A chief de piéce revendras
En ta memoire et tressaudras
Au revenir en effraor,
Ausinc cum hons qui a paor,
Et soupirras de cuer parfont;
Et saiches bien qu'ainsinc le font
Cil qui ont les maus essaiés
Dont tu ies ores esmaiés.
Après est drois qu'il te soviegne
Que t'amie t'est trop lointiegne;
Lors diras: Diex, cum suis mavès
Quant là où mes cuers est, ne vès!
Mon cuer seul por quoi i envoi?
Adès i pens, et riens n'en voi.
Partir des gens par convenance, 2361
Pour que tes maux et ta souffrance
Ils ne puissent apercevoir;
Tout seul tu t'en iras douloir[52].
Lors te viendront soupirs et plaintes,
Frissons et autres douleurs maintes;
De cent façons tu souffriras,
Une heure chaud, puis froid seras,
Une heure rouge, une heure blême,
Et d'amour essaieras quand même
Tous les tourments avant partir;
Jamais tant ne t'ont fait pâtir
Fièvres quartes, quotidiennes.
Maintes fois à toutes tes peines
En pensant tu t'entroublieras,
Et moult longtemps demeureras
Tout droit comme une image mue[53]
Qui ne branle ni ne remue,
Sans pied, sans main, sans doigt branler,
Sans yeux mouvoir et sans parler.
En la fin, après longue attente,
Comme un homme qui s'épouvante,
En ta mémoire reviendras,
Au revenir tressauteras
En soupirant à longue haleine.
C'est ainsi que sont à la gêne
Ceux qui les maux ont essayé
Dont tu seras lors guerroyé.
Après, droit est qu'il te souvienne
Que ta mie est moult trop lointaine.
Lors diras: «Dieu, que suis mauvais
Quand là, où mon coeur est, ne vais!
Mon coeur seul pourquoi j'y envoie?
Faut-il qu'y pensant rien n'en voie?
Quant g'i puis mes piés envoier 2391
Après, por mon cuer convoier,
Se mi oil mon cuer ne convoient,
Ge ne pris riens quanque il voient.
Se doivent-il ci arrester?
Nennil, mès voisent viseter
Le saintuaire précieus
Dont mon cuer est si envieus;
Quant mon cuer en a tel talent,
Ge me puis bien tenir à lent,
Se de mon cuer suis si lointiens,
Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens.
Or irai, plus nel' laisserai,
Jamès aése ne serai
Devant qu'aucune enseigne en voie:
Lores te metras à la voie,
Et si iras par tel convent,
Qu'à ton esme faudras souvent,
Et gasteras en vain tes pas,
Ce que tu quiers ne verras pas,
Si convendra que tu retornes,
Sans plus faire, pensis et mornes.
Lors reseras à grant meschief,
Et te vendront tout derechief
Soupirs, espointes et friçons,
Qui poignent plus que heriçons.
Qui ne le set, si le demant
A ceus qui sunt loial Amant.
Ton cuer ne porras apaier,
Ainsi iras encor essaier
Se tu verras par aventure
Ce dont tu ies en si grant cure;
Et se tu te pues tant pener
Qu'au véoir puisses assener,