Quand j'y veux après envoyer 2395
Mes pieds, pour mon coeur convoyer,
Si mes yeux mon coeur ne convoient
Rien je ne prise ce qu'ils voient.
Ici doivent-ils s'arrêter?
Nenni, mais veulent visiter
Le moult précieux sanctuaire
Qu'à si grand deuil mon coeur espère.
Quand si vite court mon désir,
Je me puis bien pour lent tenir;
Quand mon coeur est de ma pensée
Si loin, je la tiens insensée.
Or j'irai; mon coeur je suivrai
Et jamais aise ne serai
Devant qu'aucune chose en voie!»
Lors tu te mettras en la voie;
Mais tu marcheras de tel train
Qu'échouera souvent ton dessein,
Et tu reviendras en arrière
Pensif et morne sans plus faire,
Et seront perdus tous tes pas,
Ce que tu cherches ne verras.
Lors reseras en grand' misère
Et derechef de te méfaire
Soupirs, élancements, frissons
Qui piquent plus que hérissons.
Qui ne le sait, qu'il en réfère
A l'amant loyal et sincère.
Ton coeur ne pourras contenter,
Mais tu voudras encor tenter
Si tu verrais par aventure
Ce dont seras en si grand cure;
Et si tu fais tant que la voir
Puisses un jour à ton vouloir,
Tu vodras moult ententis estre 2425
A tes yex saouler et pestre:
Grant joie en ton cuer demenras
De la biauté que tu verras;
Et saches que du regarder
Feras ton cuer frire et larder,
Et tout adès en regardant
Aviveras le feu ardant.
Qui ce qu'il aime plus regarde,
Plus alume son cuer et l'arde;
Cil art, alume et fait flamer
Le feu qui les gens fait amer.
Chascuns Amans suit par coustume
Le feu qui l'art et qui l'alume.
Quant il le feu de plus près sent,
Et il s'en va plus apressant.
Le feu si est ce qui remire
S'amie qui tout le fet frire;
Quant il de li se tient plus près
Et il plus est d'amer engrès:
Ce sevent bien sage et musart,
Qui plus est près du feu, plus art.
Tant cum t'amie ainsinc verras,
Jamès movoir ne t'en querras;
Et quant partir t'en convendra,
Tout le jor puis t'en sovendra
De ce que tu auras véu;
Si te tendras à decéu
D'une chose trop lédement,
Que onques cuer ne hardement
N'eus de li araisonner,
Ains as esté sans mot sonner
Moult attentif tu voudras être 2429
A tes yeux en saoûler et paître.
Grand' joie en ton coeur sentiras
De la beauté que tu verras;
Mais rien qu'à regarder sa dame
Le coeur et pétille et s'enflamme,
Et là, toujours la regardant,
Aviveras le feu ardent.
Qui plus l'objet aimé regarde,
Plus allume son coeur et l'arde[54],
Car c'est lui qui fait enflammer
Le feu qui les gens fait aimer.
Chacun amant suit par coutume
Le feu qui l'art et le consume;
Quand le feu de plus près il sent,
Plus il va de lui s'approchant.
Or le feu, c'est sa douce amie
Qu'il admire en si grande envie
Et qui le fait ainsi rôtir;
Car plus près il se veut tenir
Près de la belle qu'il adore,
Et plus il veut aimer encore.
Or sages et fous, chacun dit:
Plus près le feu, plus il nous cuit.
Ainsi, plus tu verras ta mie,
Moins de partir n'auras l'envie,
Et quand partir il te faudra,
Tout le jour il te souviendra
De celle que tu auras vue,
Et ton âme sera déçue
Encore plus cruellement
De n'avoir eu tant seulement
De lui dire un seul mot l'audace,
Toujours là planté dans la place
Lez li, cum fox et entrepris. 2457
Bien cuideras avoir mespris,
Quant tu n'as la bele emparlée
Ainçois qu'ele s'en fust alée.
Tourner te doit à grant contraire,
Car se tu n'en péusses traire
Fors seulement ung biau salu,
Si t'éust-il cent mars valu.
Lors te prendras à devaler,
Et querras achoison d'aler
Derechief encore en la rue
Où tu auras cele véue,
Que tu n'osas metre à raison;
Moult iroies en sa maison
Volentiers, s'achoison avoies.
Il est drois que toutes tes voies,
Et tes alées et ti tour
Soient tuit adès là entour;
Mès vers la gent très-bien te cele,
Et quiers autre achoison que cele
Qui cele part te face aler;
Car c'est grant sens de soi celer.
S'il avient que tu aparçoives
T'amie en leu que tu la doives
Araisonner ne saluer,
Lors t'estovra color muer;
Si te fremira tous li sans,
Parole te faudra et sens,
Quant tu cuideras commencier;
Et se tant te pués avancier
Que ta raison commencier oses,
Quant tu devras dire trois choses,
Tu n'en diras mie les deus,
Tant seras vers li vergondeus.
Auprès d'elle comme un niais. 2463
Son dédain craindras désormais,
Pour ne l'avoir interpelée
Devant qu'elle s'en fût allée;
Et grand'peine devras souffrir,
De n'avoir pu même obtenir
Seulement une révérence,
T'en coûtât-il cent marcs de France.
Lors te prendras à dévaler,
Cherchant occasion d'aller
Déréchef encore en la rue
Où naguère tu l'auras vue
Sans oser la mettre à raison.
Moult irais-tu dans sa maison,
Si tu pouvais, jusque chez elle.
Alors tout autour de ta belle,
Par tous chemins tu t'en iras
De ci de là portant tes pas;
Mais les valets surtout évite,
Et toute autre raison médite
Que celle qui t'y fait aller,
Car c'est grand sens de soi celer.
S'il advient que tu aperçoives
Ta mie en tel lieu que tu doives
La saluer, l'entretenir,
Lors sentiras ton sang frémir,
La pâleur blêmir ton visage,
Ta voix se perdre et ton courage.
Et quand tu voudras commencer,
Si tu te peux tant avancer
Que ton discours commencer oses,
Quand tu devras dire trois choses,
Tu n'en diras pas même deux,
Tant seras près d'elle honteux.