[p.165]

Car qui demande une sottise 2565
Mérite bien qu'on reconduise.
Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi!
Maint plus preux, plus digne que moi
Aurait grand honneur, sans doutance,
De bien plus mince récompense.
Mais si, sans plus, d'un seul baiser
Me daignait la belle apaiser,
Je serais trop cher payé, certe,
De la peine que j'ai soufferte.
Mais sombre est pour moi l'avenir
Et me puis bien pour fol tenir
Quand mon coeur mis en telle place
Dont je n'attends la moindre grâce.
Mais que dis-je? J'en suis honteux!
Car un seul regard de ses yeux
Vaut mieux qu'une autre toute entière!
Exauce, mon Dieu, ma prière,
Laisse-moi cet être chéri
Revoir, et je serai guéri!
Quand donc verrai-je la lumière?
Sur ce lit maudit je n'ai guère
Trouvé le repos de longtemps,
Et mon désir en vain j'attends.
Un lit est ennuyeuse chose
Quand on ne dort ni ne repose.
Je souffre, et grand est mon ennui,
De ne voir trépasser la nuit
Et l'aube à mon chevet reluire;
Au jour pour me lever j'aspire.
Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi,
Point ne séjourne, éclaire-moi,
Fais départir la nuit obscure
Et son ennui qui trop me dure!»

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La nuit ainsine te contendras, 2593
Et de repos petit prendras,
Se j'onques mal d'amors connui[58];
Et quant tu ne porras l'ennui
Soffrir en ton lit de veillier,
Lors t'estovra apareillier,
Chaucier, vestir et atorner,
Ains que tu voies ajorner.
Lors t'en kas en recelée,
Soit par pluie, soit par gelée,
Tout droit vers la maison t'amie,
Qui sera espoir endormie,
Et à toi ne pensera guieres.
Une hore iras à l'uis derrieres
Savoir s'il, est remés deffers,
Et jucheras iluec defors
Tout seus à la pluie et au vent;
Après iras à l'uis devant,
Et se tu treuves fendéure,
Ne fenestre, ne serréure,
Oreille et ascoute parmi
S'il se sunt léens endormi;
Et se la bele sans plus veille,
Ge te loe bien et conseille
Qu'el t'oie plaindre et dolaser
Si qu'el sache que reposer
Ne pués en lit, por s'amitié.
Bien doit fame aucune pitié
Avoir de celi qui endure
Tel mal por li, se moult n'est dure.
Si te dirai que tu dois faire
Por l'amor de la débonnaire
De qui tu ne pues avoir aise;
Au départir la porte baise,

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La nuit ainsi te conduiras 2599
Et de repos petit prendras,
Si de l'amour j'ai connaissance.
Enfin, rongé d'impatience
Et las en ton lit de veiller,
Tu te mettras à t'habiller,
Chausser et ta toilette faire
Sans attendre que l'aube éclaire.
Lors t'en iras en grand secret,
Par la pluie et le froid seulet,
Droit à la maison de ta mie
Qui sera sans doute endormie,
Ne songeant guère à son amant.
Par derrière, une heure durant,
Iras voir si l'huis, d'aventure,
N'est pas ouvert. Là, sur la dure,
T'assiéras à la pluie, au vent,
Puis à la porte de devant
Iras chercher une ouverture,
Une fenêtre, une serrure,
Pour écouter silencieux
Si tout repose dans ces lieux.
Et si la belle encore veille,
Heureux amant, je te conseille
Qu'elle entende plaindre et gémir
Tant qu'elle sache que dormir
Ne peux au lit pour l'amour d'elle.
Comment encor rester cruelle
Pour un amant qui souffre tant,
A moins d'avoir coeur trop méchant!
Écoute ce que tu dois faire
Pour l'amour de la débonnaire
Dont tu ne peux aise obtenir:
La porte baise au départir,

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Et por ce que l'en ne te voie 2627
Devant la maison, n'en la voie,
Gar que tu soies repairiés
Anciez que jors soit esclairiés.
Icis venirs, icis alers,
Icis veilliers, icis parlers,
Font as amans sous lor drapiaus
Durement ameigrir lor piaus:
Bien le sauras par toi-méismes,
Il convient que tu t'essaïmes.
Car bien saches qu'Amors ne lesse
Sor fins amans color ne gresse:
A ce sunt cil bien cognoissant
Qui vont les dames traïssant,
Qui dient por eus losengier
Qu'il ont perdu boivre et mengier;
Et ge les voi, les jengléors,
Plus cras qu'abbés ne que priors.
Encor te commant et encharge
Que tenir te faces por large
A la pucele de l'ostel:
Ung garnement li donne tel,
Qu'el die que tu es vaillans.
T'amie et tous ses bien-veillans
Dois honorer et chiers tenir,
Grans biens te puet par eus venir:
Car cil qui sunt d'ele privé,
Li conteront qu'il t'ont trové
Preu, cortois et bien affaitié:
Miex t'en prisera la moitié.
Du païs gaires ne t'esloigne,
Et se tu as si grant besoigne
Que esloigner il te conviengne,
Garde bien que tes cuers remaigne,

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Et prends garde qu'on ne te voie 2633
Devant le seuil ou sur la voie
Avant que le jour n'ait paru,
Car tu peux être reconnu.
Tous ces allers et ces venues,
Ces promenades par les rues
La nuit, font les amants maigrir
Durement et leur peau blémir;
Et toi-même en verras la preuve,
Car il te faut subir l'épreuve.
Sache qu'Amour ne laisse point
Aux amants fleur ni embonpoint;
A ce sont bien reconnaissables
Les amants trompeurs, méprisables,
Qui disent pour se louanger
Qu'ils ont perdu boire et manger,
Et que je vois plus gras que moines,
Abbés, et prieurs, et chanoines.
De plus, je te commande et veux
Que tu passes pour généreux
Du logis envers la servante;
Donne-lui parure si gente
Qu'elle proclame ta valeur.
Tu dois tenir en grand honneur
Tous les familiers de ta belle,
Ils pourront te servir près d'elle;
Car peut-être en l'intimité,
Par hasard auront-ils vanté
Ton esprit et ta courtoisie;
Moitié mieux t'aimera ta mie.
Le pays ne quitte jamais;
Mais si telle besogne avais
Qu'il te fallût partir quand même,
Ton coeur laisse à celle qu'il aime