Et tous les châteaux dépecer11149
Qu'elle osera jamais dresser.
Conseillez-moi, que faut-il faire?
Comment ordonner notre guerre?
Quelle part vaut-il mieux presser
Pour plus tôt le castel forcer?
L'Auteur.
Il dit, et toute l'assistance
L'accueillit avec bienveillance.
Quand il eut fini ses raisons
Se concertèrent les barons,
En grand' discussion se mirent,
Divers diverses choses dirent,
Puis vers Amour de leur débat
Rapportèrent le résultat.
Les Barons.
Sire, font-ils, d'accord nous sommes
Par l'accord de tretous vos hommes,
Fors de Richesse seulement,
Qui nous a juré par serment
Que la tour jamais de sa vie
Ne sera par elle assaillie,
Que jamais nul, en vérité,
Ne dira qu'elle y ait porté
Coup de dard, de lance, de hache
Ni d'autres armes qu'elle sache,
Et furieuse rabaissait
Notre entreprise, et soudain est
De l'ost à grand fracas partie
(Au moins quant à cette partie),

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C'onques, ce dist, cil ne l'ot chiere,11083.
Por ce li fait ele tel chiere:
Si le het et hara dès or,
Puisqu'il ne vuet faire tresor.
Onc ne li fïst autre forfait,
Vez-ci quanqu'il li a forfait.
Bien dit sans faille qu'avant ier
La requist d'entrer où sentier
Qui Trop-Donner est apelez,
Et la flatoit iluec de lez;
Mès povres iert, quant l'en pria,
Por ce l'entrée li véa:
N'encor n'a pas puis tant ovré,
Qu'un seul denier ait recovré
Qui quites demorés li soit,
Si cum Richece nous disoit:
Et quant nous ot ce recordé,
Sans li nous sommes acordé.
Si trovons en nostre acordance,
Que Faus-Semblant et Astenance,
Avec tous ceus de lor baniere,
Assaudront la porte derrière
Que Male-Bouche tient et garde
O ses Normans[13] que Mal-Feus arde!
O eus Cortoisie et Largece,
Qui là monstreront lor proece
Contre la vielle qui mestrie
Bel-Acueil par dure mestrie.
Après, Délit et Bien-Celer
Iront por Honte escerveler;
Sor li lor ost assembleront,
Et cele porte asségeront.

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Tant ce valet lui fait dépit.11177.
Elle le blâme, insulte et dit
Qu'elle ne lui fut oncques chère;
Pour ce lui fait si dure chère;
Elle le hait et haïra
Tant que trésor il ne fera.
Nul grief contre lui n'oppose,
Sinon cette futile cause:
C'est qu'avant-hier il la priait,
Nous dit-elle, et la suppliait
De lui laisser franchir l'allée,
Qui Trop-Donner est appelée;
Mais, dès lors, que pauvre le vit
L'entrée elle lui défendit.
Ainsi, sans plus, conclut Richesse:
«Croiriez-vous que, dans sa paresse,
Il n'a jamais su, le manant,
Amasser un denier vaillant!»
Quand elle eut conté sa querelle,
Nous nous accordâmes sans elle.
Or voici quel est notre plan:
Abstinence et son Faux-Semblant,
Avec tous ceux de leur bannière,
Assailleront l'huis de derrière
Que Malebouche et ses Normands[13b]
Gardent (Dieu brûle ces brigands!);
Suivront Courtoisie et Largesse;
Elles montreront leur prouesse
A la Vieille qui Bel-Accueil
Tourmente à grand douleur et deuil.
Désir et Bien-Celer ensuite
Iront pour mettre Honte en fuite;
Leur ost contre elle assembleront
Et cette porte assiégeront.

[p.52]

Contre Paor ont ahurté11115.
Hardement avec Séurté;
Là seront o toute lor suite
Qui ne sot onques riens de fuite.
Franchise et Pitié s'offerront
Contre Dangier, et l'asserront,
Dont iert l'ost ordenée assés:
Par ceus iert li chastiaus cassés,
Se chascuns i met bien s'entente;
Mès que Venus i soit présente,
Vostre mère, qui moult est sage,
Qu'ele set trop de cet usage:
Ne sans li n'iert ce jà parfait
Ne par parole, ne par fait:
Si fust bon que l'en la mandast,
Car la besoigne en amendast.
Amours.
Seignors, ma mère la déesse,
Qui ma dame est et ma mestresse,
N'est pas du tout à mon desir,
N'en fait pas quanque ge desir.
Si seult-ele moult bien acorre,
Quant il li plet, por me secorre
A mes besoignes achever;
Mès ne la voil or pas grever.
Ma mere est: si la crieng d'enfance,
Ge li port moult grant reverence:
Qu'enfès qui ne crient pere et mere,
Ne puet estre qu'il nel' compere.
Et non porquant bien la saurons
Mander, quant mestier en aurons;
S'el fust si près, tost i venist,
Que riens, ce croi, ne la tenist.

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Contre Peur en grand équipage11211.
Marcheront Sûreté, Courage,
Entraînant leurs nombreux amis
Qu'en fuite nul jamais n'a mis.
Qu'à Pitié Franchise s'allie
Pour assiéger de compagnie
Danger enfin. Le château lors
Succombera sous tant d'efforts,
Si l'on agit avec entente.
Mais que Vénus y soit présente,
Votre mère, qui sage est tant
Et si bien à ce jeu s'entend.
Rien ne sera parfait sans elle
Par hauts faits ni parole belle;
Il serait bon qu'on la mandât
Pour que mieux la besogne allât.
Amour.
Seigneurs, ma mère la déesse,
Qui ma dame est et ma maîtresse,
N'est pas toute à mon bon plaisir
Et ne fait pas tout mon désir.
Jamais ne se fait-elle attendre,
Quand il lui plaît, pour me défendre,
Pour mes besognes achever;
Mais je ne veux en abuser.
Ma mère, je la crains d'enfance
Et lui porte grand' révérence,
Car fils qui ses parents ne craint
S'en repent toujours à la fin.
Nous pourrons pour notre querelle
La mander s'il est besoin d'elle;
Tant loin fût-elle, elle viendrait,
Rien, je crois, ne la retiendrait.

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